Chapitre 1 - Pas de vacances à la mer !

Chapitre 1 - Pas de vacances à la mer !
— Comment ça, on ne va pas à La Faute, cette année ?
— Nous devons effectuer un voyage cet été. Malheureusement, nous ne pouvons pas vous emmener avec nous.
Cet échange avait lieu entre Johan, Lisbeth et leurs parents. Les adolescents étaient consternés. Le garçon, âgé de dix-sept ans, venait de décrocher son baccalauréat et était admis en Math-Sup au lycée Chaptal de Paris. Sa sœur, de trois ans sa cadette, avec un an d'avance, malgré un début d'année chaotique, venait d'obtenir son passage en 1ère C. Ils estimaient tous deux avoir mérité une récompense. Tous leurs projets pour les vacances étaient orientés sur la perspective de passer un mois complet à la plage. Et l’annonce que venaient de leur faire leurs parents leur semblaient le comble de l'injustice.
Chaque année, ils avaient l'habitude de passer les semaines coïncidant avec les congés de leur père en Vendée, à La-Faute-sur-Mer, une petite station située dans la baie de l'Aiguillon en face de l’Île de Ré. Leurs parents y louaient une villa. Ce qui leur permettait de profiter de l'immense plage de sable fin séparée de la terre ferme par une dune majestueuse colonisée par les chardons. Le reste des vacances scolaires se déroulaient dans la ferme de Pépé Henri et de Mémé Cécile, leurs grands-parents maternels.
— Où allons-nous aller, alors ? demandèrent les enfants.
— Mes parents souhaitent vous avoir un peu chez eux, répondit leur père. Ils nous ont proposé de vous accueillir au manoir de Galdwinie pendant ces vacances. Si ce sont les chardons de la dune qui vous attirent, il n'en manque pas en Ecosse, ajouta-t-il avec humour.
Johan et Lisbeth n'apprécièrent que modérément la plaisanterie. Ils avaient un souvenir de Galdwinie, comme étant un village sombre et triste, noyé dans une brume épaisse et persistante, perdu au bout d'une route neigeuse interminable. Il est vrai que la dernière fois qu'ils s'y étaient rendus, cinq ans auparavant, c'était en plein hiver, dans des circonstances douloureuses, à l'occasion des obsèques de leur oncle Darren et de leur tante Aileas, victimes tous deux d'un accident de voiture. Ceux-ci laissaient deux enfants, Sharon et Michael, qui avait été confiés à la garde de Charles et Evelyn MacPelt, leurs grands-parents paternels. Les enfants, qui avaient à l'époque respectivement onze et dix ans, enlisés dans leur chagrin, s'étaient montrés à leurs cousins du continent, fiers, austères et peu communicatifs. La perspective de retourner dans ce village perdu au fin fond des Highlands n'enchantait pas du tout les jeunes français.
— Pourquoi n'irions-nous pas seuls dans les Ardennes chez mémé Cécile ? demanda Johan.
— Oh oui ! Appuya Lisbeth. Au moins, je pourrais retrouver toutes mes copines. On s'était bien amusés l'année dernière.
— Et on pourrait agrandir la cabane.
— Justement non ! s'exclama leur mère. Je ne doute pas que Mémé Cécile soit heureuse de vous avoir auprès d'elle. Mais depuis la mort de Pépé, elle se fait vieille. Et elle ne saura pas vous retenir de faire le genre de sottises auxquelles vous vous êtes prêtés l'an passé. Votre père n'a aucune envie d'avoir à nouveau le conseil municipal du village sur le dos à cause de vous deux.
Les deux adolescents éclatèrent de rire à l'évocation de l’anecdote. Ils avaient réussi à bouleverser le village suite à une série de différents entre eux et les enfants du bourg. Ce qui avait justifié une réaction ferme de la part des officiels de la localité.
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La rue principale du village suivait à quelque distance une petite rivière qui enserrait au trois quart la colline qui en constituait le centre. En principe, les pâtures qui s'y trouvaient servaient à héberger les bêtes pendant la nuit après la traite du soir. Le jour, après la traite du matin, les vaches étaient conduites, de préférence, dans les prés situés de l'autre coté de la rivière, à la périphérie du bourg.
A une centaine de mètres à l'arrière de la ferme Dontry, patronyme des grands-parents maternels de Johan et de Lisbeth qui permettait de désigner l'habitation familiale, se trouvait le remblai d'une ancienne voie de chemin de fer désaffectée qui avait été démontée peu après la seconde guerre mondiale. Abandonnée depuis vingt-cinq ans, une végétation dense s'y était développée, constituée des essences de feuillus de la région, hêtres, frênes, chênes et bouleaux. C'était un lieu sauvage, sans adulte pour tout contrôler, un terrain de jeu idéal. Et les enfants du coin se risquaient à traverser la rivière pour y aller jouer. Sur le versant du remblai, les jeunes troncs des arbres rectilignes étaient propices à la construction de cabanes. Et les jeunes MacPelt, utilisant les techniques de brêlages apprises chez les Scouts et les Guides de France, y avaient construit un édifice complexe avec de la ficelle de lieuse en chanvre récupérée à la ferme. Cela ressemblait à un petit château-fort avec un donjon au sommet duquel se trouvait une espèce de mirador qui de loin évoquait une échauguette, un chemin de ronde, un pont-levis et un pont de corde qui reliait l'entrée du donjon à la plateforme du remblai.
L'esthétisme de l'ensemble avait sans doute excité la jalousie des autres enfants du village. Car ceux-ci firent plusieurs tentatives de destruction. Mais ne comprenant pas le mécanisme sophistiqué, faisant intervenir une foule de cordages et de contrepoids, mis au point par Johan, pour manœuvrer le pont levis et déployer le pont de corde qui en permettait l'accès, les voyous du village ne réussirent pas à investir la construction.
Alors, ils changèrent de stratégie. La prairie située en contre-bas du remblai, étaient plantée de pommiers à cidre. Car il y avait encore une cidrerie en activité dans le voisinage. Les gamins du bourg s'étaient munis de lance-pommes. Il s'agit d'une baguette de coudrier d'une longueur d'une cinquantaine de centimètres, dont l'extrémité taillée en pointe permet de l'enfoncer dans une pomme à cidre, dont le diamètre de deux ou trois centimètres en fait un projectile redoutable lorsqu'il est projeté d'un geste sec de la baguette. Les jeunes MacPelt durent subir une grêle de pommes sans pouvoir se défendre. Aussi, le lendemain, firent-ils une provision de munitions, prélevant un stock de fruits qui leur permettrait de contre-attaquer, suscitant ainsi la colère du propriétaire des arbres dépouillés qui porta plainte à la gendarmerie. Leurs ennemis les avaient dénoncés après avoir essuyé la première riposte.
Pour avoir des preuves, il aurait fallut que les gendarmes se dérangeassent, pour aller enquêter sur le remblai et visiter la cabane. Mais intimidés ou effrayés par l'autorité, aucun des enfants n'accepta de les y conduire. Pour Johan et Lisbeth c'était inconcevable, car tous deux pensaient aux pommes entassées dans leur donjon qui constituaient une preuve évidente de leur culpabilité. Et pour les enfants du village, c'était avouer qu'ils en connaissaient l’existence et qu'ils auraient pu y porter eux-mêmes les fruits pour faire accuser les petits parisiens. Thèse qu'auraient défendue vigoureusement les jeunes MacPelt, furieux contre leurs agresseurs. Les gendarmes décidèrent de ramener les faits à ce qu'ils étaient vraiment : une banale querelle de village. Il n'y eut pas de poursuite.
N’empêche que le coup avait porté. Johan et Lise n'avaient plus envie d'aller jouer sur le remblai. De toute façon, leurs parents leur avaient interdit d'y retourner. Et le temps maussade et pluvieux de la fin des vacances n'incitait pas à sortir dehors. Le débit de la rivière avait grossi et son abord bourbeux rendait sa traversée compliquée, voire dangereuse. Ils durent rester à la maison à jouer à la crapette.
Mais ruminant l'injustice, Johan et Lisbeth avaient décidé de se venger. Équipés de leur lampe de poche, ils profitèrent de la nuit de samedi à dimanche de leur dernier weekend de vacances, pour aller sur la colline au centre du village, sur laquelle reposaient les bêtes. Et là, ils dépensèrent une grande dose d'énergie et de stratégie à déplacer les animaux d'un pré à l'autre, effectuant un savant mélange dans les troupeaux.
Au petit matin, dans le jour à peine naissant, les petits paysans encore ensommeillés, chargés d'acheminer les vaches, ne s’aperçurent pas de ces mutations. Aussi durent-ils affronter la résistance des bêtes qui cherchaient instinctivement, malgré les tentatives de leurs jeunes gardiens, à rejoindre leurs étables respectives pour la traite du matin. Les vaches, mal guidées, envahirent les rues du village en meuglant, poursuivies par leurs propriétaires, subissant les coups de bâtons et les jurons des gamins sous le regard hilare des jeunes citadins qui en profitèrent pour augmenter leur répertoire de gros mots.
Heureusement qu'Angus MacPelt était respecté, car ses avis avaient été appréciés lors de l'aménagement du village, notamment au moment de l’adduction d'eau courante et de l'implantation du réseau d'assainissement. Il avait fait également jouer ses relations pour obtenir des indemnisations conséquentes pour changer les équipements quand il avait fallu se raccorder au réseau électrique en 220/380 volts après avoir abandonné la génératrice de 110 volts, actionnée par la roue du moulin sur la rivière, qui ne suffisait plus à alimenter les nouvelles machines agricoles. Il réussit à amadouer le maire et ses conseillers, qui avaient été délégués par les cultivateurs pour se plaindre des méfaits de ses enfants.
Plus tard, lorsque devenus adultes, ils évoquèrent cet épisode avec les habitants du village à l'occasion d'un banquet organisé par la municipalité pour la fête annuelle, Johan et Lisbeth apprirent que les autres enfants étaient en admiration devant leurs réalisations et les jeux qu'ils organisaient. Ils mourraient d'envie de venir jouer avec eux. Mais intimidés, ils n'osèrent jamais le leur demander. Alors que paradoxalement, les jeunes citadins souffraient beaucoup de cette réserve, car ils se sentaient rejetés et mis à l'écart.
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— Même si ce n'était pas dépourvu d'astuce ni d'humour, vous y avez quand même été fort ce jour-là, remarqua leur père.
— N’empêche qu'ils ne l'avaient pas volé, dit Lisbeth.
— Oui, mais du coup, je ne suis pas prête à vous confier seuls à Maman cet été, trancha leur mère. Je n'ose imaginer son désarroi, s'il elle avait à assumer l'une ou l'autre de vos supercheries.
— Alors on ne sera pas là pour la fête du village ? Qui va sonner l'Angélus ? demanda Johan en mentionnant un service pour lequel il pensait être indispensable
Johan espérait encore pouvoir modifier la décision de ses parents en rappelant un fait où les deux jeunes s’étaient montrés utiles :
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En l’absence d'un bedeau attitré, Henri Dontry rendait le service de sonner les cloches, dont le mécanisme n'avait pas encore été automatisé, pour les offices, les fêtes et les enterrements. Il avait pris l'habitude de se faire accompagner par ses petits-enfants lorsque ceux-ci était en congé, les initiant à la manœuvre des cordes qui pendaient au pied de la tour du clocher.
L'église étant consacrée à la Très-Sainte-Vierge-Marie, la fête du village était célébrée le 15 août. Et c'était la coutume, ce jour là, de sonner l'Angélus le matin à 7h00, à midi et le soir à 19h00.
Le clocher de l'église était équipé de trois cloches dont le timbre avait été accordé à un ton d'intervalle. Chacun se saisissaient d'une corde, Lisbeth celle de la petite cloche, Johan celle de la moyenne. Car pépé Henri se réservait la plus grosse, très lourde à actionner.
A l'heure prévue, Lisbeth mettait doucement en branle la petite cloche pour la faire tinter trois fois, pendant que son grand-père commençait à réciter la prière :
— L’ange du Seigneur apporta l’annonce à Marie, disait Pépé Henri
— Et elle conçut du Saint-Esprit, répondaient les enfants.
Puis ils récitaient tous les trois ensembles le Je vous salue Marie. Venait alors le tour de Johan qui effectuait la même manœuvre avec la deuxième cloche.
— Voici la Servante du Seigneur, disait le grand-père.
— Qu’il me soit fait selon ta parole, répondaient les enfants.
— Je vous salue Marie, pleine de grâce...
Le grand-père n'attendait pas d'avoir terminé la prière pour commencer à mettre en branle la troisième cloche. Car elle était très lourde et difficile à manœuvrer. Et on entendait quelques fois un quatrième tintement incongru, parce que le balancement initial avait été trop puissant.
— Et le Verbe s’est fait chair, disait Henri, un peu essoufflé par l'effort.
— Et il habita parmi nous, répondaient Johan et Lisbeth.
— Je vous salue Marie, pleine de grâce...
Puis tous les trois se mettaient à tirer à fond sur les cordes pour mettre les cloches en grande volée.
— Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, disait le grand-père.
— Afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ, répondaient les enfants.
Au bout de quelques minutes, lorsque le grand-père jugeait que les enfants s'étaient suffisamment défoulés et que lui-même commençait à ressentir de la fatigue, il cessait de solliciter la grosse cloche, se contenant de maintenir l'extrémité de la corde d'une main pour éviter le coup de fouet qui aurait pu blesser ses petits-enfants. C'était, pour Johan et Lisbeth, le signal qu'ils devaient diminuer progressivement leur effort de traction pour que les trois cloches cessent de sonner en même temps.
— Daigne, Seigneur, répandre ta grâce dans nos âmes, afin qu'ayant connu par la voix de l'Ange l'Incarnation de ton Fils Jésus Christ, nous puissions parvenir par sa Passion et par sa Croix à la gloire de sa Résurrection, récitait Henri pendant que la sonnerie des cloches s'éteignait doucement.
— Amen ! concluaient-ils tous les trois.
Après le décès de Pépé Henri, Johan et Lisbeth avait été très fiers lorsque le prêtre qui desservait la paroisse leur avait demandé de sonner l'Angélus à la fête, l'année précédente. Et ils avaient rendu ce service dignement en mémoire de leur grand-père, Lisbeth suffisamment forte maintenant pour manœuvrer la grosse cloche tandis que Johan prenait en charge les deux petites en même temps, à lui tout seul.
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— Le maire a fait électrifier le clocher, les informa leur mère.
— C'est dommage. C'était l'un des derniers où l'on pouvait sonner à la main, remarqua Johan.
— Et de toute façon, vos grands-parents souhaitent vous avoir avec eux. Ils ne vous ont presque jamais vus depuis que vous êtes nés, ajouta leur père.
— Mais aussi, tu ne nous y as jamais amené non plus. Pourquoi justement cette année ? demanda Johan.
Angus MacPelt ne sut pas trop quoi répondre à la remarque de son fils. La dernière fois qu'il les avait emmenés en Ecosse, c'était à l'occasion de l'enterrement de son frère. Il se remémora un moment son passé.

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Angus MacPelt s'était engagé très jeune pendant la deuxième guerre mondiale. Malgré les réserves de ses parents, il avait toujours souhaité embrasser une carrière militaire. En tant que fils aîné du Laird de Galdwinie, il accéda rapidement au grade de lieutenant. Il participa au débarquement en juin 1944. Il survécu aux violents combats qui se déroulèrent en Normandie, mais tomba blessé lors d'une offensive dans les Ardennes.
Ramené à l'arrière, il fut hospitalisé dans le château d'un petit village qui avait été aménagé en hôpital militaire. Lorsqu'il s'éveilla, il se crut en présence d'un ange. Il était soigné par une très jolie jeune fille, à peine sortie de l'adolescence. C'était Marie-Ange Dontry, la fille du régisseur du château. Ému par l'extraordinaire beauté de la jeune fille, il eut le coup de foudre. Sa convalescence lui permit de nouer une tendre relation avec celle qu'il considéra, à partir de ce jour, comme la femme de sa vie. Mais une fois rétabli, il dut retourner au combat.
La guerre finie, malgré l'opposition de ses parents, Angus obtint une affectation en France à l'ambassade de Grande Bretagne de Paris. Et profitant de son premier congé, il retourna dans le village où il avait été soigné.
Malheureusement, celui-ci avait beaucoup souffert des combats qui s'y étaient déroulés. Le château n'était plus qu'un tas de ruines que les entreprises de travaux publics chargées de la reconstruction étaient en train de démanteler afin de récupérer les matériaux. Personne ne put lui dire ce qu'était devenus le régisseur et sa famille. La vieille comtesse qui habitait la demeure avant la guerre était décédée. Et le vague cousin qui en avait hérité avait décidé d'en achever le démantèlement pour ne pas être soumis aux taxes foncières énormes qui y était attachées. Il informa l'officier écossais que son intendant, qu'il ne connaissait pas personnellement, était probablement retourné chez lui faute d'emploi, sans pouvoir préciser de lieu particulier, ni si toute sa famille était saine et sauve.
Anéanti, Angus se dirigea vers la petite église qui avait été miraculeusement épargnée pour prier, espérant y trouver un peu de consolation à sa détresse. Car il était très croyant. En allant mettre un cierge à la Vierge Marie, parmi les messages que les fidèles déposaient au pied de la statue pour donner une dimension tangible à leur prière, il remarqua un billet de l'écriture de Marie-Ange. Et il osa l’indiscrétion d'en lire le contenu. La jeune fille y exprimait tout son amour pour le jeune soldat écossais qu'elle avait soigné, priant la Sainte-Mère de le protéger pendant les combats et demandant qu'Elle arrange les circonstances pour qu'elle puisse le revoir et l'épouser.
Angus interpréta sa trouvaille comme un signe de la providence. Même si le billet ne contenait aucune information sur la survie des Dontry, ni sur leur lieu de résidence, il savait maintenant que son amour pour la jeune fille était partagé. Et cela l'encouragea à poursuivre ses recherches.
Au fil des années qui suivirent, il étendit progressivement le périmètre de ses investigations, étudiant attentivement tous les documents qu'il trouvait au sujet du déplacement des populations pendant les combats et visitant de nombreux villages en quête d'indices, mais sans succès.
De son coté Marie-Ange, très courtisée, refusa plusieurs partis, au grand désespoir de ses parents. Elle espérait toujours revoir son soldat écossais. Elle l'avait confié à la garde de Dieu dans ses prières et avait, au plus profond de son cœur, la conviction qu'il était encore vivant.
Son père Henri Dontry avait préservé les archives militaires pendant le bombardement du château. Comme personne ne les lui avait réclamées, il les avait emportées dans son village natal à la ferme familiale. Elle passa de longue heure à les examiner espérant trouver des informations concernant les blessés qui avaient été soignés à l’hôpital militaire. Mais soit que les archives aient été incomplètes, soit que sa méconnaissance de la langue anglaise ne lui permît pas de reconnaître les noms de personnes ou de lieux cités par Angus à partir de la représentation phonétique qu'elle en avait, ses recherches furent vaines.
Après ses expériences pendant la guerre, elle entreprit des études d'infirmière et trouva un emploi à l'Assistance Publique des Hôpitaux de Paris. Puis après quelques années, elle s'installa à Paris comme infirmière libérale.
Pendant ses congés, elle entreprit une fois un voyage en Ecosse, misant tout son espoir sur ce séjour pour retrouver son ami, mais en vain.
Ce fut le hasard qui les réunit en 1954, dans le hall de l'ambassade britannique, alors que Marie-Ange y avait été chargée d'une intervention. Enfin le hasard avec un grand D[ieu] (avec un grand G[od] dans la version anglaise), comme ils dirent par la suite lorsqu'ils avaient l'occasion de raconter leur histoire. Car leurs retrouvailles avaient été pour chacun d'eux le sujet principal de leur prière quotidienne. Ils se reconnurent immédiatement et se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre en éclatant en sanglots.
Estimant que leur attente avait duré suffisamment longtemps, ils décidèrent de se marier immédiatement. Mais leur précipitation mécontenta Charles et Evelyn MacPelt, les parents d'Angus, qui ne purent être présents à la cérémonie. Les communications entre les pays n'étaient pas très faciles dans les années qui suivirent la guerre. Et, sans être particulièrement snob, ils n'apprécièrent pas que leur fils aîné épouse une petite paysanne, étrangère de surcroît, si jolie soit-elle. Cela jeta un froid dans les relations entre Angus et ses parents. Et il ne revint en Ecosse que de loin en loin.
Evidemment, Charles et Evelyn, qui étaient d'un naturel particulièrement bienveillant, apprirent à apprécier l'esprit et la beauté de leur belle-fille, ne doutant plus du plan de Dieu quant à leur union. Mais le mal était fait et Angus et Marie-Ange s'installèrent définitivement en France.
La mort de son frère Daren, avait été l'occasion, pour Angus, de se réconcilier avec ses parents. Mais tous ses intérêts étant en France, il n'eut que peu l'occasion de retourner à Galdwinie. C'est pour cela que Charles et Evelyn avaient émis le désir d'avoir leurs petits-enfants français auprès d'eux pour les vacances.
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— La vie est quelques fois compliquée, éluda le père de Johan en réponse à la question de son fils.
— On va s'ennuyer à mourir là-bas. Mais qu'est-ce qu'on va bien pouvoir y faire ? Il fait un temps pourri. Et je déteste les britanniques, s'écria Johan.
— C'est très gentil pour moi, lui fit remarquer son père. Je te rappelle qu'en tant qu'écossais, je suis aussi britannique.
— Excuse-moi, Papa. Je ne disais pas ça pour toi. Je pensais à tes collègues de l'ambassade. Quand ils viennent à la maison, on a l'impression que, ne trouvant pas d'emploi pour leur parapluie dans le climat français, ils se le sont enfoncé dans le cul.
— Inutile d'être grossier, répondit son père en fronçant les sourcils. Et Lise, je te prie de cesser de rire.
— Mais Papa ! s'exclama Lisbeth pour prendre la défense de son frère. Tu ne te rends pas compte que tous ces gens te snobent parce que tu as dérogé en épousant une petite paysanne française. Et pourtant Maman est plus que capable de rivaliser avec leur memsahib.
Angus dut reconnaître au fond de lui que ses enfants n'avaient pas tout à fait tort. Il était parfois étonné et inquiet de la lucidité de ses enfants. Mais paradoxalement, il en était aussi très fier.
Son épouse, quoique approchant la cinquantaine, était restée très belle. Cécile, sa belle-mère, avait été la couturière et la lingère du château. La Comtesse la considérait plus comme une dame de compagnie que comme une domestique. Marie-Ange avait hérité de sa mère, une distinction naturelle et savait s'habiller avec un goût très parisien, qui contrastait avec les tenues strictes, mais de mauvais goût, des épouses des collègues de son époux.
— Quoi qu'il en soit Père et Mère vous attendent début juillet à Galdwinie. Et ce n'est pas négociable, ajouta-t-il en voyant la moue de ses enfants.

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