Chapitre 2 - En route pour Galdwinie

Chapitre 2 - En route pour Galdwinie
Les jeunes MacPelt finirent par se rendre à l'avis de leurs parents. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ils acceptèrent de modifier leurs projets. Tout compte fait, un voyage à l'étranger, dans un pays qu'ils ne connaissaient pratiquement pas, seuls, sans adulte pour les chaperonner, n'était pas pour leur déplaire. Ils avaient déjà envisagé ce genre de périple, même si Galdwinie n'était pas tout à fait le style de destination auquel ils auraient pensé au prime abord. Mais leurs parents, arguant leur jeune âge, avaient jusqu'à présent, toujours refusé. Leur récente décision de les envoyer en Ecosse était, sous ce rapport, inespérée.
Bien sur, à l'arrivée, il y aurait leurs grands-parents écossais. Mais projetant sur eux, la candeur bienveillante de Mémé Cécile, ils pensaient se les mettre rapidement dans la poche pour que ceux-ci n'interviennent pas trop dans leurs activités et les laissent pleinement profiter de leur jeune liberté. Quant à leurs cousins, ils se les représentaient à l'image des enfants des collègues britanniques de leur père : l'air supérieur, mais en réalité coincés, sans imagination, ni créativité. Plein de préjugés, ils combinaient déjà toutes les plaisanteries auxquelles ils les soumettraient, s'esclaffant à l'évocation de la tête que feraient leurs futures victimes.
— J'espère que vous saurez vous tenir tranquilles et vous montrer bien élevés, leur dit leur mère avec une nuance d'inquiétude dans la voix.
Car, entendant le rire de Johan et de Lisbeth, elle avait surpris une partie de leurs propos. Et elle ne doutait pas que sa belle-famille lui fasse porter la responsabilité des initiatives déplacées de ses enfants, confrontés à l'éducation stricte et rigide des anglo-saxons.
— Ne t'en fait pas Maman, lui répondirent-il. On connait les limites qu'il ne faut pas dépasser.
— Mais justement, je ne suis pas sûre que l'on soit d'accord sur la position de celles-ci.
— Nous, on n'a pas demandé à aller là-bas. Tant pis s'ils trouvent qu'on n'est pas assez bien pour eux.
— En attendant, pensez à prendre des vêtements chauds. Les soirées sont très froides. Je n'aimerais pas que, en plus de devoir supporter vos sottises, Charles et Evelyn aient la peine de vous soigner si vous tombiez malades.
Ils remplacèrent, dans leur sac-à-dos, les tenues légères, maillots de bain, tee-shirt, shorts, qu'ils avaient prévu d'emporter pour aller à la plage, par des vêtements plus appropriés à la fraîcheur du climat écossais. Leur mère leur apporta une valise dans laquelle elle commença à plier d'un côté, deux pantalons, une veste, quelques chemises et des chaussures noires pour Johan, tandis que de l'autre côté, elle faisait de même avec deux robes et des escarpins pour Lisbeth.
— Vous prendrez aussi cette valise, les informa Marie-Ange.
— On va aller à un mariage ? demanda Lisbeth.
— Non, mais vous devrez faire face à quelques obligations, répondit leur mère, ne pouvant s'empêcher de rire à la question de sa fille et au souvenir des coutumes un peu guindées de Galdwinie.
— Quelles obligations ? demanda Johan.
— Vous verrez sur place. Mais faites-moi confiance. Vous en aurez besoin.
— Qui va porter la valise ? S’inquiéta Johan.
— Ben toi, évidemment, répondit sa sœur, narquoise. Et avec galanterie, encore !
Cette dernière remarque déclencha une bataille de coussins entre les deux adolescents devant leur mère qui, atterrée, imaginait la même scène dans le salon cosy de sa belle-mère.
— Si vous ne vous tenez pas tranquille, à la rentrée, votre père et moi, nous allons vous inscrire dans des lycées différents.
Bien que tout soit prétexte de chamaillerie entre eux, Johan et Lisbeth s'adoraient. L'idée même de leur séparation leur semblait odieuse. Ils avaient trois ans d'écart. Mais malgré tout, ils partageaient les mêmes jeux et, danse mise à part, la plupart de leurs activités. Ils étaient enchantés de se trouver dans le même lycée. Leur complicité innée dans les chahuts leur permettait des initiatives qui les avaient rendus très populaires. La menace porta. Ils achevèrent calmement leurs bagages à la satisfaction de leur mère.
 
Leur père avait organisé leur voyage. Ils devaient prendre l'avion jusqu'à Londres, puis le train express jusqu'à Édimbourg pour achever leur voyage en empruntant un petit tortillard qui les acheminerait vers une gare proche de Galdwinie. Là, leurs grands-parents enverraient quelqu'un les récupérer pour les amener au manoir.
— Vous prendrez un taxi pour aller de l'aéroport à King Cross. C'est le plus pratique avec vos bagages, leur indiqua Angus.
— King Cross ?
— C'est la gare de Londres, où vous prendrez le train pour Édimbourg, un peu comme la Gare du Nord à Paris. Voici £50 chacun. Je pense que ce sera largement suffisant. C'est votre argent de poche pour toutes les vacances.
Tous les deux se saisirent de l'enveloppe que leur père leur tendait. Ils la rangèrent immédiatement dans leur sac de voyage.
Johan et Lisbeth n'avaient jamais encore pris l'avion. Aussi étaient-ils tout excités. Johan s'imaginait dans le personnage de James Bond (Je m'appelle MacPelt, Johan MacPelt) accompagné de la belle espionne (Lisbeth). Aussi, le matin du départ étaient-ils debout de bonne heure, bien avant l'heure prévue. Ils allèrent prendre leur douche, ce qui déclencha encore une course poursuite à celui qui occuperait le premier la salle de bain, Johan accusant sa petite sœur de la monopoliser plus que de raison.
Comme il faisait très chaud, ils se vêtirent simplement d'un short et d'un tee-shirt et de leurs chaussures de marche, gardant un pull et un K-way à portée de mains pour leur arrivée en Ecosse dans la soirée. Leurs chaussures de sport et leurs sandales était serrées au fond de leurs sacs-à-dos. D'habitude, ils préféraient voyager en baskets, laissant pendre leurs godillots attachés à l'armature. Mais comme leurs bagages allaient être mis en soute, ils auraient couru le risque de les perdre. Habillés comme cela, ils ressemblaient tous les deux à des randonneurs.
Les parents, réveillés par l'agitation de leurs enfants, se préparèrent à leur tour. En voyant l’accoutrement de ses enfants, Marie-Ange s'interrogea un moment sur l'impression qu'ils feraient à leur arrivée à Galdwinie. Mais après tout, ils partaient en vacances. Et dans tout autre lieu de villégiature, leur tenue était appropriée.
Ils prirent leur petit-déjeuner, le dernier de type continental jusqu'à leur retour, leur signala leur père. Puis, après avoir chargé la voiture, le papa les conduisit à l'aéroport du Bourget, d'où devait décoller leur avion.
Lorsqu'ils arrivèrent au portique de la douane, le moment vint de se séparer. Et les deux jeunes MacPelt qui fanfaronnaient tant qu'ils s'étaient trouvés en compagnie de leurs parents, se sentirent tout à coup le cœur lourd. C'était la première fois qu'ils quittaient réellement leur famille pour aller seuls vers l'inconnu. Johan, d'un naturel toujours très pessimiste, pensa un instant que leur avion pouvait crasher et que c'était peut-être la dernière fois qu'il voyait son père et sa mère. Lisbeth ne devait pas avoir d'idée moins sombre, car elle fondit en pleurs. Elle n'osait plus regarder son frère de peur d'essuyer un sarcasme de sa part quant à sa sensiblerie. Mais lui-même lutait de toutes ses forces pour retenir ses larmes. Aussi se montrèrent-ils, pour une fois, particulièrement tendres et affectueux avec Angus et Marie-Ange, au moment des adieux.
Livrés maintenant à eux-mêmes, Johan et Lisbeth suivirent les indications des hôtesses qui les dirigèrent vers la piste où était stationné leur avion. C'était un DC-4 à hélices qui pouvait transporter une quarantaine de passagers. Arrivés à côté de l'appareil, ils déposèrent leurs sacs-à-dos et leur valise dans le conteneur qui devait être chargé dans la soute, pour ne conserver que leurs sacs de voyage qu'ils pouvaient garder avec eux dans la cabine. Puis ils se dirigèrent vers la passerelle qu'ils escaladèrent pour embarquer. Là, l'hôtesse leur désigna leurs sièges. Ils commencèrent à se chamailler pour savoir lequel des deux prendrait la place à coté du hublot. Mais Lisbeth, constatant qu'ils étaient placés en face de l'aile, jugea que le jeu n'en valait pas la chandelle. Elle finit par céder à son frère.
L'avion commença à rouler. Les jeunes MacPelt suivirent les indications de l'hôtesse pour sangler leur ceinture de sécurité. Arrivé en bout de piste, les hélices se mirent à tourner dans un vacarme croissant de plus en plus vite et l'avion partit d'un coup comme le projectile d'un lance-pierre quand on relâche brusquement la tension de l'élastique. Johan et Lisbeth échangèrent un regard. La soudaineté du départ les avait impressionnés. Lisbeth pris la main de son frère, sans doute pour se rassurer elle-même. Mais le garçon, qui n'était plus trop sûr d'apprécier prendre l'avion, se sentit réconforté. Sa petite sœur avait souvent, comme cela, de ces gestes d'affection qui l'apaisaient.
— Pffffff ! Souffla Johan, pendant que l'avion gagnait doucement de l'altitude.
— Ça va ? lui demanda Lisbeth.
— Oui ! Et toi ?
— Un peu impressionnée par le décollage, mais sinon ça va. Encore que j'ai les oreilles qui se bouchent.
— Moi aussi !
— Voici du chewing-gum, leur proposa l'hôtesse. En avalant cela va passer.
A mi-trajet, l’hôtesse leur servit une collation composée de sandwichs triangulaires en pain de mie entre les tranches desquelles se trouvait quelque chose impossible à identifier, un cookie au chocolat et un soda dans une boîte métallique. Laissant de coté les sandwichs qui leur parurent à peine comestibles, ils dévorèrent le gâteau, puis dégoupillant la boîte de soda, ils enfoncèrent la paille dans l'orifice dégagé à cet effet pour étancher leur soif. Cela leur parut particulièrement étrange, car ils étaient habitués à voir conditionnée leur boisson favorite dans des petites bouteilles en verre.
Un peu plus tard, Johan fut intrigué par un nuage particulier. Il était presque vertical et avait la forme d'une enclume inversée. La partie supérieure fumait comme une cheminée d'usine. Et dans la partie sombre située à la base fusaient des éclairs.
— Lise ! Regarde ce nuage.
— On dirait un nuage d'orage. C'est la première fois que j'en vois un par dessus. Tu as vus les tourbillons au sommet ?
— Je crois que c'est un cumulo-nimbus. J'espère qu'on va le contourner.
— Tu as peur ? demanda Lise, car elle savait que son grand frère craignait l'orage.
De fait, Johan éprouvait une terreur de l'orage. Lorsqu'il était petit, effrayé par les détonations successives, il se bouchait les oreilles pendant toute la durée du météore. Et il lui arrivait encore parfois d'avoir le réflexe de porter ses mains à ses oreilles à la vue d'un éclair.
— J'ai lu dans je ne sais plus quel roman de Jules Verne que lorsqu'un aéroplane était pris dans les tourbillons de ce nuage, le pilote perdait tous ses repères et en sortait rarement vivant.
— Les avions modernes sont équipés pour cela maintenant. Je n'ai jamais entendu parler d'un avion qui se serait vautré à cause d'un orage.
— Peut-être parce que les pilotes prudents cherchent à les éviter. Mais là, j'ai l'impression qu'on se dirige droit dessus.
A ce moment, il y avait effectivement un violent orage au-dessus de Londres. Comme l'avait souligné Lisbeth, les progrès de la technologie aéronautique permettaient aux avions d'affronter ces phénomènes. Malgré tout, un message du pilote invita les passagers à sangler leur ceinture à cause des turbulences.
L'avion, aligné sur la piste d’atterrissage avait commencé sa descente. Et il ne put éviter de passer dans la partie inférieure du nuage, qui, bien que la moins agitée, n'en était pas moins impressionnante à cause de la grêle qui cinglait le fuselage et des éclairs qui fusaient dans tous les sens.
Arrivé en vue de la piste, l'avion était fortement secoué et lorsqu'il toucha, il fut déporté. Johan craignit que tout cela ne se terminât dans le décor. Mais le pilote maîtrisait parfaitement son affaire, et l'avion posé et ralenti, il le dirigea doucement vers l’aérogare sous une pluie battante.
— Pffff ! Souffla à nouveau Johan, lorsque l'avion fut enfin arrêté. Si c'est à chaque fois comme ça, je ne suis pas prêt de remettre les pieds dans ce genre de sabot.
— Moi, je trouve que ça s'est plutôt bien passé dit Lise, toujours positive. On est vivant, non ? ajouta-t-elle pour se moquer des frayeurs de son frère.
Un soufflet avait été arrimé à la porte de l'appareil. Ce qui permit aux passagers de sortir sans être mouillés. Johan et Lisbeth se dirigèrent vers les tapis roulant pour récupérer leurs bagages. Puis ils passèrent le contrôle des passeports et sortirent vers le terminal des taxis comme le leur avait conseillé leur père.
A la sortie de l'aérogare, bien que la route soit encore mouillée, un coin de ciel bleu révélait que l'orage était terminé. Il y avait là, une longue file de passagers qui attendaient leur taxi. Johan se souvint d’un texte de Georges Mikes qu’il avait étudié en classe d’anglais au lycée. Celui-ci caricaturait les mœurs de ses compatriotes anglais quant à leur goût prononcé à faire la queue. Et effectivement, ici chacun attendait patiemment son tour, sans les bousculades auxquelles étaient habitués les jeunes français lorsqu’ils avaient besoin de prendre l'un des trop rares taxis parisiens. Johan et Lisbeth se conformèrent au comportement local. De toute façon, à la fréquence à laquelle se succédaient les taxis, cela ne devait pas prendre beaucoup de temps. D’autant que leur père avait prévu suffisamment de marge pour qu’ils puissent tranquillement se rendre au centre de Londres pour prendre leur train.
L'aéroport de Heathrow est situé à une trentaine de kilomètre de King Cross Station et il fallut une bonne cinquantaine de minutes au taxi pour les déposer à la gare. Le départ de leur train était prévu à 1h00 p.m., ce qui laissait encore à Johan et à Lisbeth presque une heure de répit pour manger. Ils pique-niquèrent dans la salle d'attente. Lorsque leur train fut à quai ils montèrent à bord et prirent possession de deux sièges en vis à vis à côté de la fenêtre.
Après le départ, lorsque le train prit de la vitesse, fatigués les jeunes MacPelt se mirent à somnoler, bercés par le tagam, tagam régulier de la rame, réveillés de temps en temps par un arrêt dans une gare, ou par le contrôleur venu vérifier leurs billets. A certains moments, le train prenait une vitesse impressionnante. Et Johan, en mesurant sur la trotteuse de sa montre le temps passé entre deux bornes qui marquaient les distances de miles en miles le long de la voie, l'estima supérieure à 180 km/h. Cinq heures après le départ, ils arrivèrent à Edimbourg.
A Waverley Station, la gare d'Edimbourg, John et Lisbeth s'aperçurent, consternés qu'il y avait une heure et demi d'attente pour leur correspondance. Ils profitèrent de ce temps pour se procurer à manger, car, peu rassasiés par la collation à peine comestible servie dans l’avion, ils avaient épuisé toutes leurs provisions à midi avant de monter dans l'express Londres-Edimbourg.
La ligne de chemin de fer qu'ils devaient prendre n'était pas électrifiée. Les wagons y étaient encore tractés à la vapeur. Quand leur train fut à quai, Johan prit le temps d'aller examiner la locomotive. Il était admiratif de ces machines. Il en possédait plusieurs modèles réduits qu'il s'amusait à faire circuler sur son réseau miniature. Lorsqu'il était enfant, il avait même envisagé de devenir mécanicien. Mais l’électrification progressive des lignes d'exploitation françaises avait mis fin à ses ambitions, lui prouvant que ce n'était pas un métier d'avenir.
Le train était composé de trois voitures de voyageurs et d'un wagon de marchandises. Les voitures avaient un aspect ancien dont le gabarit évoquait les anciennes diligences. Celles-ci étaient compartimentées. Mais contrairement à celles dans lesquelles il avait voyagé en France où la porte des compartiments donnait sur un couloir qui conduisait aux portillons d'accès situés aux extrémités du wagon, ici, chaque compartiment était équipé de deux banquettes en vis-à-vis perpendiculaires à l'axe longitudinal du tain, qui s'étendaient sur toute la largeur. Les portes, situées de part et d'autre, donnait directement l'une sur le quai, l'autre sur le ballast de la voie adjacente.
Après avoir satisfait sa curiosité Johan rejoignit Lise dans le compartiment dans lequel elle s'était finalement installée. Un employé poussa la porte qui se referma avec un claquement particulier. Un coup de sifflet, et le train s'ébranla dans un vacarme de grincements et de craquements. Puis arrivé à sa vitesse de croisière, si on pouvait parler de vitesse, en l’occurence, ce fut le tagada, tagada soporifique habituel qui s'imposa. Au bout de deux heures environ ponctuées par plusieurs arrêts, le train finit par arriver à leur destination.
— Galdmore Park ! Galdmore Park Station ! Hurla quelqu'un dehors.
— C'est là qu'il faut descendre, dit Lisbeth.
La voix et surtout l'accent de la personne qui criait, évoquait chez Johan, le roulement des tambours des pipes bands dont son père et lui appréciaient écouter les disques au grand agacement de leur entourage. Johan et Lisbeth se précipitèrent pour ouvrir la porte de leur compartiment et descendirent promptement sur le quai désert de la gare.
C'était une petite station perdue dans la campagne. A part l'employé de chemin de fer, il n'y avait personne pour les accueillir. Ils s'enquirent auprès de lui pour un taxi, mais comprirent à ses réponses approximatives que leur démarche était vaine. En désespoir de cause, envisageant de faire le trajet à pieds, ils lui demandèrent la direction de Galdwinie. A travers les indications obscures obtenues, ils comprirent que le village se situait à six miles, ce qui représentait pour les jeunes français une dizaine de kilomètres, donc deux heures et demi de marche, peut-être plus, à cause de la lourde valise dont ils étaient encombrés.
— Qu'est-ce qu'on est venu faire dans ce bled paumé ? s'exclama Johan.
— Peut-être que personne n'a prévenu le manoir de l'heure de notre arrivée. Ceci étant, vu le respect hasardeux des horaires sur cette ligne, ils ne pouvaient pas la deviner non plus.
— On peut essayer de les appeler. Il y a un téléphone là, dit le garçon en montrant la cabine rouge caractéristique des Iles Britanniques.
— On n'a pas leur numéro. Mais peut-être y-a-t-il un annuaire. Au pire, on appelle les parents pour qu'ils nous le donnent. C'est quand même ballot de ne pas avoir pensé à le prendre, dit Lisbeth sur un ton légèrement accusateur envers son frère.
— Tu aurais pu y penser aussi.
— Il faut rapidement trouver une solution car vue l'heure, la nuit ne va pas tarder à tomber. La perspective de marcher dans l'obscurité ne me plait pas beaucoup.
— Tu as peur des fantômes écossais ? lui demanda son frère, taquin.
— Attends, avant de téléphoner. Il y a quelqu'un là-bas. On obtiendra peut-être des renseignements plus fiables.
Bien qu'il soit déjà très tard, le soleil, pourtant bas sur l'horizon, s'éternisait dans le ciel. Un peu plus loin, près du dépôt de marchandises, dans la lumière rasante, ils distinguaient un homme en train de charger des caisses dans une camionnette.
— Bonjour ! lui-dit Johan. Je peux peut-être vous aider, ajouta-t-il en voyant son interlocuteur en difficulté avec une caisse.
— Bonsoir ! répondit l'homme. C'est pas de refus.
Ils achevèrent de charger le camion pendant que Lisbeth surveillait les bagages. Johan s'exprimait en anglais, avec un léger accent français qui dénonçait son statut d'étranger.
— Je suis MacGobha, le maréchal ferrant de Galdwinie, se présenta l'homme. Vous êtes en vacances ?
— Oui ! répondit Johan. Nous allons à Galdwinie justement.
— Peut-être pouvez-vous nous y conduire ? demanda Lisbeth.
— Vous pouvez vous installer à l'arrière sur les caisses, répondit le forgeron. Il n'y avait pas d'autres voyageurs avec vous ? S’enquit-il.
— Non ! Vous attendiez quelqu'un ?
— Je devais prendre les petits-enfants du Laird. Mais ils ont dû rater leur train ou se tromper de destination.
— Le Laird ?
— C'est comme cela qu'on appelle le propriétaire du manoir au village, expliqua-t-il.
— Nous sommes Johan et Lisbeth MacPelt.
MacGobha éclata d'un rire où perçait le soulagement. Il fit monter les jeunes MacPelt dans la cabine du camion après s'être emparé de leurs bagages pour les charger à l'arrière.
— Alors comme ça, vous êtes les petits-enfants du Laird ? demanda le maréchal-ferrant.
— Nous sommes les enfants d'Angus MacPelt.
— Ah oui ! Le militaire qui a épousé une française.
A cette remarque, Lisbeth et Johan se regardèrent. Un silence gêné s'installa dans la camionnette. Malgré la bienveillance apparente du forgeron, les deux jeunes MacPelt ressentirent que leur ascendance française leur serait éternellement reprochée comme une tache indélébile sur leur pedigree.
Quand ils arrivèrent à Galdwinie, Johan et Lisbeth furent frappés par la beauté de la localité. Dans la lumière tombante, le village offrait un aspect riant, à l'opposé de la tristesse sombre dont ils avaient le souvenir. Les chaumières, au milieu de petites parcelles fleuries bordées par un muret en pierre brute au sommet arrondi, regroupées autour de l'église, formaient une mosaïque de couleurs pittoresques. Alors les jeunes français comprirent que l'on pouvait aimer demeurer là, dans cet endroit paisible, où ils avaient leurs racines. Ils eurent le sentiment de rentrer chez eux, après une longue absence. Et leurs vacances se présentèrent tout à coup, sous des perspectives charmantes.
Un peu après l'église, ils quittèrent la route principale pour entrer dans une propriété dont l'entrée était matérialisée par deux piliers en pierres, empruntant un chemin gravillonné qui les conduisit devant le perron d'une grande bâtisse à deux étages. C'était le Manoir de Galdwinie, demeure des grands-parents de Johan et Lisbeth.

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