Leçon de philosophie
autour d’une tarte aux mirabelles
autour d’une tarte aux mirabelles
En rentrant de promenade, les cousins tombèrent sur Grand-Père, admirant les arbres fruitiers dans le verger.
— Malgré le mauvais temps, c'est une année à fruits, leur fit-il remarquer en leur montrant les branches chargées.
— Mais ce sont des mirabelliers, observa Johan. Je ne savais pas qu'il en poussait en Ecosse.
— Et tu n'en trouveras nulle part ailleurs dans la région, répondit fièrement Michael.
— C'est Oncle Angus qui les a plantés. Il ne vous en a jamais parlé ? Demanda Sharon.
— Vous savez, planter des mirabelliers est banal chez nous.
— Ton père nous les a ramenés de France un peu après la guerre. Il y en avait une trentaine au début. Ces arbres sont fragiles. Avec le froid et les tempêtes, beaucoup sont morts ou ont été déracinés. Il n'en reste plus que onze à présent. Mais ceux-ci sont particulièrement robustes.
— Elles sont pratiquement mûres. Si vous voulez, on en ramasse et, pour ce soir, je vous ferai des tartes, proposa Johan, en désignant les grappes de mirabelles qui pesaient lourdement sur les branches, les courbant à la limite de la rupture.
— Je t'imagine bien en train de faire de la pâtisserie, se moqua Michael.
— Mais il se débrouille plutôt bien, protesta Lisbeth, prenant la défense de son grand frère. Au lycée, il est même populaire.
— Vous faites de la pâtisserie au lycée ? S'étonna Sharon.
— Ce doit être pour ça que la cuisine française est si réputée, tenta d'expliquer Grand-Père.
— En France, le programme prévoit 10% du temps laissé à l'initiative des chefs d'établissements. Cela permet de préserver des savoirs et des savoir-faire dépendant des spécificités régionales.
La plupart des proviseurs se contentent de proposer des cours d'arts plastiques, de dessins, si vous préférez. Mais Johan et moi sommes tombés sur un ancien lycée de filles dont la directrice est particulièrement dynamique. Lorsque le lycée est devenu mixte, après la réforme de 1968, elle a conservé les équipements de cuisine. Ce qui a permis à une vieille enseignante de conserver son activité en attendant la retraite.
— Au début, j'avais choisi arts plastiques, expliqua Johan. Mais la prof de dessins était insupportable. Elle s'est arrangée pour dégoûter ses élèves. A la fin, on s'est tous retrouvés dans le cours de vie familiale et sociale de madame Dourru.
— C'était une vieille dame adorable, précisa Lisbeth.
— C'était ? S'étonna Grand-Père, inquiet. Elle n'est pas...
— Non ! Non ! Le rassura Lisbeth. C'est juste qu'elle vient de partir en retraite. Johan a pu en profiter pendant ses trois années de lycée. J'ai quand même eu la chance de l'avoir cette année, en seconde.
— En profiter ? S'étonna encore Grand-Père, un peu choqué par les expressions utilisées par les jeunes français.
— Après la seconde, c'est facultatif. C'est à dire qu'il n'y avait aucun caractère obligatoire à y assister. Mais pour qu'elle puisse maintenir son activité, il lui fallait trouver au moins douze élèves réguliers. Plusieurs élèves de première et de terminale se sont donc ajoutés aux quelques élèves de seconde qui avaient choisi l'option d'y assister.
Ses cours étaient planifiés le vendredi en début d'après-midi. Normalement, ils se terminaient à 16H00. Mais nous nous y plaisions tous tellement qu'il était rare que nous partions avant 18H00.
En principe, une semaine sur deux, il y avait cours de cuisine, l'autre semaine un débat ou un cours sur un sujet particulier, comme les différentes élections et les rôles particuliers des différents élus, la contraception, la sécurité à la maison avec la lecture de tous les logos des produits d'entretien à utiliser, la signification des étiquettes sur le linge pour organiser la lessive
— C'est comme ça que j'ai vu Johan langer un bébé, dit Lisbeth, moqueuse.
— Un vrai bébé ? Demanda Sharon.
— Non ! Une poupée en fait. Nous avons aussi appris à disposer la table avec tous les couverts, et tous les verres.
— Chacun de nous a eu droit à son dîner d'anniversaire. Ce qui permettait à la prof de nous enseigner comment accommoder un menu équilibré et sous forme de jeu de rôle, comment placer les gens selon leur rang social.
— Je croyais qu'en France, après la Révolution, ce concept de rang social avait complètement disparu.
— C'est l'un des paradoxes de notre république, expliqua Johan. Il y a encore beaucoup de nobles en France. Dans le village à coté de chez nos grands-parents maternels, il y a une marquise qui occupe un château magnifique au milieu d'un domaine de plusieurs hectares. Il est vrai, que nous sommes proches de la frontière avec la Belgique qui est un royaume. Pépé Henri était lui-même régisseur de la comtesse propriétaire du château dans lequel Papa a été soigné pendant la guerre.
— Nos élus républicains aussi, ministres, députés, sénateurs, sans compter les élus locaux, sont eux-mêmes très jaloux de leurs prérogatives, ajouta Lisbeth.
— Et pour le repas d'anniversaire ?
— Et bien, chaque équipe se chargeait d'un plat. Johan s'est spécialisé sur les desserts. Même les semaines normalement réservées à un débat, il passait dans la salle à coté où se trouvaient les pianos de cuisine et il nous confectionnait des pâtisseries pour le goûter pendant que nous discutions. Il laissait la porte ouverte et, de temps en temps, passait la tête pour donner son « grain de sel ».
— Tu faisais quoi comme pâtisseries ?
— Ça dépendait. Madame Dourru sortait une fiche de son classeur traitant d'une technique particulière et je l'adaptais. J'ai fait des tartes, des choux à la crème, des biscuits de toutes sortes, du pain d'épice, même des pâtes levées à la levure de boulanger comme la brioche ou le gâteau mollet ardennais. C'est pour ça que, ces fois-là, nous restions tard. Car il fallait attendre toute l'après-midi que la pâte lève, avant de pouvoir lancer la cuisson. Le dernier cours elle nous a fait faire de la pâte feuilletée.
— C'est comme ça qu'il a obtenu son avis favorable pour le bac, plaisanta Lisbeth.
— Et toi, ton passage en première, renchérit Johan.
— Comment ça ?
— Eh bien, la salle de réunion que nous utilisions pour les débats était voisine de la salle de cuisine, séparée par une double porte vitrée. En fin d'année, cette salle était aussi utilisée pour les conseils de classe qui réunissent tous les enseignants pour statuer, pour chaque élève, sur le passage à la classe supérieure. Pour la classe de Terminale, il s'agit de mentionner un avis qui est inscrit dans le dossier de l'élève qui est transmis au jury pour le bac.
— Et alors ?
— Tu n'as jamais cuisiné de la pâte feuilletée ? Rien que l'odeur te mets en appétit. Il se trouve que le censeur est très gourmand. Il a profité d'une pause entre deux conseils pour s'introduire dans la cuisine en interpellant la prof :
»— C'est vous, Madame Dourru, qui faites ces bons gâteaux ?
»— Non ! Ce sont mes élèves, répondit celle-ci, fièrement.
— Là-dessus, il s'est enfilé un cornet à la crème et un mille-feuille, prélevés parmi les gâteaux que Johan avait confectionnés. Puis il a pris nos noms. Ce geste, habituellement associé à une punition, a dû être suivi cette fois d'une récompense. Car malgré un début difficile, j'ai pu avoir mon passage en 1ère C et Johan a eu un avis favorable pour le bac.
— Bah ! Je n'en avais pas besoin, répondit Johan, prétentieux.
— Et tu continues à pâtisser ? Demanda Sharon.
— Oui ! Se permit de répondre Lisbeth. Le problème, c'est qu'il a toujours besoin de petites mains pour les basses besognes et qu'il me laisse la vaisselle.
— Là, tu exagères. Et puis, tu y trouves ton compte. Très récemment, pour l’anniversaire de Lise, j'ai essayé de reproduire une pâtisserie de chez nous qu'elle apprécie beaucoup : le carolo.
— Le carolo ? Quel drôle de nom.
— J'adore ! S'exclama Lisbeth. C'est une spécialité, dont le secret est jalousement gardé par un pâtissier de Charleville. C'est la ville où nous sommes nés tous les deux, Johan et moi. « Carolo » vient du fait que les habitants de Charleville s'appellent les carolopolitains.
— Les carolomacériens ! précisa Johan. Depuis 1966, Charleville, Mézières et quelques petites communes périphériques ont été réunies en une municipalité unique appelée Charleville-Mézières dont les habitants sont les carolomacériens.
— Oui ! Mais nous sommes nés bien avant cette date. Je préfère l'ancien nom. Un jour, quand vous viendrez en France, on ira déguster des carolos sur la place Ducale au pied de la fontaine de Charles de Gonzague, le fondateur de la ville.
— Qu'est-ce qu'elle a de spécial cette pâtisserie ?
— Il s'agit de deux gâteaux dont la texture se situe quelque part entre le macaron et la meringue, appareillés ensembles par une crème au beurre pralinée et recouverts de sucre glace.
— Pour la crème tu y étais. Quant aux macarons, pour le goût, ça allait presque. Mais pour la texture, ce n'était vraiment pas ça. Papa s'est cassé une dent, tellement c'était dur.
— Pourtant j'étais sûr d'y être arrivé. Mais comment savoir sans le goûter avant ? Je n'aurai jamais osé servir un gâteau entamé. C'est exaspérant de ne pas pouvoir savoir si un gâteau est réussi sans le détruire.
— C'est l'un des problèmes que l'humanité rencontre souvent, expliqua Grand-Père. C'est même l'un des principes de la physique quantique qui énonce que l'on ne peut étudier un système sans y causer une perturbation qui le modifie.
— C'est comme quand on prend une décision qui a une incidence sur sa propre vie et sur celle des autres. On s'interroge parfois si on a fait le bon choix, en se posant la question de ce qui se serait passé si on avait pris la décision inverse, remarqua Sharon. Mais on ne pourra jamais le savoir car on ne peut pas remonter le temps pour vivre les conséquences de celle-ci.
— D'autant qu'il faudrait remonter le temps deux fois pour prendre au final la bonne décision, ajouta Lisbeth.
— Non ! S'exclama Johan. Beaucoup plus, en fait ! On n'est pas confronté à une seule décision dans sa vie, mais à une multitude. Et chaque décision peut avoir des conséquences multiples, d’autant que les choix ne sont pas forcément binaires. Vous imaginez le nombre de retours en arrière qu'il faudrait effectuer avant de trouver la solution optimale ?
— Auparavant il vous faudrait aussi énoncer, pour chaque point de décision, les critères qui vous permettent d'évaluer si l'impact de celle-ci est bon ou pas, énonça Grand-Père.
— C'est simple, le critère, c'est le bonheur, répondit précipitamment Michael.
— Eh bien, justement, sourit Grand-Père. S'agit-il du bonheur égoïste de celui qui prend la décision ou du bien plus global d'une collectivité d'individus, voire de l'humanité tout entière, au risque de sacrifier l’individu. Et toi même, saurais-tu me décrire ce qui te rend heureux ?
— Je ne sais pas, moi ! La richesse, la santé, avoir des amis, faire un beau mariage, énuméra Michael.
— Tu vois que, même pour toi seul, ce n'est pas aussi simple. Alors ne parlons pas d’une assemblée d’individus. D'autant que tout le monde n'a pas le même référentiel de valeurs, quant au sentiment de bonheur. Et je tiens juste à signaler que tu as commencé ta phrase par « je ne sais pas ».
Lisbeth se souvenait de son amie de lycée que la séparation de ses parents avait considérablement perturbé. Constatant son incompréhension, la maman de celle-ci lui avait argumenté sa décision en lui citant « le droit au bonheur », bonheur égoïste en fait, car sans s’en rendre en compte, elle saccageait celui de sa fille.
— Alors comment décider ? demanda-t-elle. Tu as une réponse, toi, Grand-Père ?
— Je pense que la foi en Dieu en est une. Il nous donne le Saint-Esprit pour nous guider dans nos choix. Et si nous commettons des erreurs, il y a la solution du pardon et de la rédemption.
— Je me vois mal remettre à Dieu toutes les décisions de ma vie.
— Il y a quand même des décisions plus importantes que d'autres, protesta Sharon.
— Alors, je te fais le même genre de question qu'à Michael tout à l'heure : Quelle serait, pour toi, la décision la plus importante de ta vie ?
Sharon prit un moment pour réfléchir. Au bout de quelques temps, après avoir jeté un regard rapide vers Johan, elle répondit :
— Je pense que ce serait le mariage. Une erreur pour ce choix serait pour moi irréparable et aurait des conséquences dramatiques.
Les autres acquiescèrent. Johan ne put résister à la tentation de saisir la main de sa cousine qui se trouvait à proximité et celle-ci ne se déroba pas. Le geste ne passa pas inaperçu à Grand-Père qui poursuivit :
— Et comment comptes-tu assurer ta décision pour ne pas te tromper ?
— Comme les autres. Lorsqu'on s'aime, c'est d'une grande évidence, répondit la jeune fille.
— Mais pourtant, il y a de plus en plus de couples qui se séparent, insista Grand-Père. Je suppose que quand ils se sont mariés, c'était pour eux aussi d'une grande évidence.
— Mais toi, Grand-Père, comment as-tu fais, pour être sûr que c'était Granny ? demanda Lisbeth.
— De mon temps, les mariages étaient différents. C'était les parents qui se chargeaient d'organiser les rencontres. Pourtant, lorsque j'ai vu votre grand-mère la première fois, j'ai su tout de suite que c'était elle.
— Tu vois bien, répondit Sharon.
— C'était où ? Questionnèrent ses autres petits-enfants, curieux.
— C'était à l'église, à la messe, un dimanche matin.
— A la messe ? S'étonnèrent Johan et Lisbeth.
— Qu'y a-t-il de surprenant à cela ?
— C'aurait pu être au bal, à l'université, ou ailleurs.
— Quelqu'un m'a dit une fois que lorsqu'on voulait pécher du poisson, il valait mieux tendre sa ligne dans l'eau claire. Dans la boue et l'eau croupie, on a de grande chance de n'attraper que de la vermine.
La remarque de Grand-Père provoqua un silence prolongé. Et elle toucha particulièrement Johan et Lisbeth qui repensèrent aux élèves de leur lycée mixte. Les jeunes filles avaient une tenue provocante qui mettait mal à l'aise Johan. Les garçons, de leur coté, en profitaient pour les séduire, changeant fréquemment de partenaire, entretenant des rapports chaotiques, qui se terminaient toujours par des scènes de rupture épouvantables.
Ni l'un, ni l'autre ne désiraient investir dans ce genre de relation. Ils s'étaient toujours tenus à l'écart des ces pratiques, au risque de se faire taxer d'intégrisme religieux. A cause de cela, certains élèves malveillants avait même colporté des rumeurs calomnieuses quand à l'éventualité de leur homosexualité, et même, avaient fait courir le bruit qu'ils entretenaient une relation incestueuse à cause de leur évidente complicité affectueuse.
— Quand je pense qu'on est partis de la tarte aux mirabellex, pour subir un cours de philosophie, ironisa Michael pour rompre le silence.
— C'est l'avantage d'avoir un grand-père professeur à l'université, répondit Grand-Père, poursuivant la plaisanterie.
— Si vous voulez ramasser des mirabelles, je vais tondre l'herbe sous les arbres, proposa Michael qui était chargé de tondre régulièrement la pelouse du parc.
— Avant de tondre, il faudrait ramasser les prunes qui sont déjà à terre, fit remarquer Johan. Et de toute façon, tu ne pourras pas passer sous les branches avec ton tracteur. Tu risques de les casser.
— Mais les fruits à terre sont à moitié pourris, objecta Sharon.
— Pépé Henri, faisait toujours comme cela, indiqua Lisbeth. Il ramassait les prunes abîmées. Puis il passait la tondeuse, avant de secouer les arbres. Comme ça, toutes les prunes qui tombent sont mures à point et peuvent être ramassées.
— Mais à quoi bon ramasser les prunes pourries. Je te garantis que quand je passe la tondeuse, la pelouse en propre après. Et de toute façon, ici, nous déposons des bâches autour des arbres pour récupérer les fruits qui tombent.
— Il les ramasse pour faire de la goûte, répondit Lisbeth.
— De quoi s'agit-il ? demanda Grand-Père intéressé.
— Il bénéficie d'un privilège qui l'autorise à distiller en automne. On stocke les fruits dans un baril pour les faire fermenter. L'alcool de mirabelle est particulièrement prisée chez nous.
— J'ai effectivement une bouteille d'eau-de-vie de mirabelle que m'a rapportée ton père.
— Si vous avez un tonneau vide. On peut faire la même chose. Je suppose qu'il y a aussi des bouilleurs de cru ici aussi.
— Des quoi ?
— Des bouilleurs de crus. Ce sont des gens qui promènent de lieu en lieu un alambic pour distiller.
— Alors non, il n’y en a pas ici. Mais il y a la distillerie de Glen Clashgor où on fabrique le whisky de la région.
— Oui, nous l'avons visitée, je crois. C'est celle qui se trouve au fond d'une combe avec une source résurgente ?
— C'est cela ! La qualité de l'eau est importante pour la fabrication du whisky.
— Même que mon idiot de cousin a été fourrer sa tête dans la cuve de fermentation et qu'il est tombé dans les pommes, se moqua Michael.
— Oh ! Ça va ! Comment j'aurai pu deviner ? C'est vrai que c'était tellement corrosif que j'ai eu la respiration coupée d'un coup.
— D’accord, acquiesça Grand-Père. On va appliquer la méthode de votre grand-père français. Après tout, ces arbres viennent de chez lui. Je vais demander à MacGobha de mettre en eau un tonneau à whisky et d’en vérifier le cerclage pour assurer l’étanchéité. Demain vous irez ramasser les fruits et Johan nous montrera son talent.
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Le lendemain soir lorsqu'ils se retrouvèrent à table, avant de leur faire signe de s'asseoir, Grand-Père fit une longue prière pour remercier le Seigneur du repas qu'ils allaient prendre ensemble et pour lui demander de bénir tous ceux qui avaient contribué à sa préparation.
A la fin du repas, Lisbeth, à qui c'était le tour d'assurer le service, apporta la tarte aux mirabelles que Johan avait préparée pendant l'après-midi. Celle-ci était particulièrement réussie — la pâte était croustillante et les fruits cuits à point – et le garçon était très fier de son œuvre.
— Grand-Père ! J'espère que tu pensais à moi dans ta prière, tout à l'heure, s'exclama-t-il.
— Assurément je n'irai pas jusqu'à nier ton talent. Car cette tarte est vraiment délicieuse. Et c'est probablement l'une des meilleures que j'aie jamais mangé. Mais pour répondre franchement à ta question : Non ! Je ne pensais pas spécialement à toi tout à l'heure.
— Et à qui pensais-tu alors ? C'est quand même moi qui l'ai fabriquée cette tarte.
Tout le monde, autour de la table fut sidéré, par le propos prétentieux du jeune français. Certes, il avait l'habitude de faire tout tourner autour de lui. Mais là, son égocentrisme se manifestait de façon par trop ostentatoire. Même sa cousine Sharon, qui éprouvait beaucoup de tendresse pour lui, fut particulièrement choquée :
— Tu oublies ceux qui t’ont aidé à ramasser les fruits, à les laver et à les dénoyauter, protesta-t-elle pour lui rappeler la part qu’elle y avait prise ainsi que son frère et sa cousine.
— Sans compter que c’est Sarah qui s’est chargée de la préparation de l’essentiel du repas. Toi, tu n’as fait que le dessert, après tout, remarqua Michael.
— En plus, même si je dois reconnaitre que celle-ci est réussie, il t’arrive souvent de rater tes pâtisseries. Ta réussite pour celle-là n’est qu’un coup de chance, ajouta Lisbeth, impitoyable.
D’habitude, sa petite-sœur Lise lui assurait un soutien inconditionnel. Devant son abandon, il se tourna vers Granny, espérant qu’à son accoutumée, elle lui accorderait un peu de réconfort. Mais celle-ci garda le silence en lui jetant un regard réprobateur.
Grand-Père, qui pensait que son orgueilleux petit-fils avait besoin d’une leçon, reprit :
— Il est bien présomptueux de revendiquer pour soi seul le mérite de ce que l’on réussit.
« Car si je te suis bien, c’est toi qui as labouré la terre et y as semé, puis moissonné et moulu le blé qui a servi à fabriquer la farine. C’est toi qui as élevé, nourri et trait les vaches puis battu la crème pour obtenir du beurre. C’est toi qui as nourri les poules qui ont pondu les œufs. Sans compter le forgeron qui a fabriqué le moule que tu as utilisé, ni le bucheron qui a abattu les arbres pour le bois nécessaire à chauffer le four, ni le maçon qui l’a construit ».
— Le four est électrique, s’empressa de faire remarquer Johan, satisfait de pouvoir prendre son grand-père en défaut.
— Je te remercie. Je te signale que c’est moi qui l’ai fait installer à la demande de Granny et de Sarah. Quoi qu’il en soit, même celui-ci, si moderne soit-il, a nécessité la compétence et le savoir-faire de nombreux ouvriers. Ce qui t’a permis de bénéficier d’un outil d’une grande qualité pour réussir ta tarte.
« Par ailleurs, ce savoir-faire, tu ne l’as pas acquis tout seul. Tu oublies ton professeur — comment l’appelles-tu déjà ? Madame Dourru ? — qui a eu la patience de t’enseigner la pâtisserie. »
« Tu vas m’objecter que parmi tous les élèves qui ont suivi le même cours, tu es particulièrement doué. Mais même ton talent indéniable, tu ne peux, ni de doit t’en attribuer le mérite à toi seul. Il t’a été accordé par le Seigneur, comme un don, — et j’utilise ce mot dans son sens étymologique — comme un cadeau. »
« Alors quand je suis sujet au spleen, je pense à toute cette succession de petits faits, que les sceptiques attribuent au hasard, qui me permettent d’avoir de quoi me loger, me vêtir et m’alimenter, où le talent de nombreuses personnes s’est exprimé de façon coordonnée. Et ça me remonte le moral. Car j’y vois le doigt de Dieu. »
« Voilà pourquoi, je rends grâce avant le repas et que je prie le Seigneur pour TOUS ceux, nombreux, qui y ont contribué. »
Mais voyant la figure consternée de Johan, il ajouta :
— Mais, pour te consoler, toi aussi, tu avais ta petite place dans ma prière.
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Le repas terminé, Lisbeth, aidée de Michael, après avoir débarrassé la table, rejoignit Sarah à la cuisine pour la vaisselle.
Johan, vexé, souffrant de la réprobation de sa famille, se réfugia sous le cèdre. Il aimait beaucoup cet endroit. Il grimpa sur son hamac pour méditer.
Sharon, disponible ce soir là, ne voulant pas laisser le jeune homme tout seul dans cet état d’esprit, se précipita pour le rejoindre. Mais Granny la retint par le bras. Un moment, elle eut peur que sa grand-mère ne l’empêchât d’aller retrouver son cousin. Mais celle-ci lui tendait une couverture en souriant affectueusement :
— Prends ce plaid. Les soirées sont fraîches maintenant.
— Merci, Granny ! dit-elle en embrassant la vieille dame.
La jeune fille se sentit rassérénée par ce geste qui révélait que sa grand-mère approuvait sa démarche.
Elle se dirigea vers l’arbre millénaire et devina, dans la demi-obscurité, son cousin perché dans son hamac. Elle lui lança le plaid et tenta de le rejoindre. Mais, selon la coutume du manoir, pour le repas, elle s’était vêtue d’une robe, vêtement peu adapté pour les acrobaties.
— Aide-moi à grimper, veux-tu ? L’implora-t-elle.
Johan sauta à terre, la saisit par la taille et l’installa dans le hamac. Puis il escalada les branches pour s’asseoir à ses côtés.
La soirée était belle. Bien que la fin des vacances approchât, et que l’obscurité commençât à envahir le parc, la température était douce et agréable. Le soleil avait déjà disparu derrière la montagne, mais le ciel était encore lumineux. Ils restèrent là, immobiles et silencieux à observer le ciel, à travers les rameaux de l’arbre.
— Comment savais-tu que j’étais ici ? Lui demanda le garçon, rompant le silence qui pesait.
— C’est toujours là que tu viens lorsque tu es contrarié.
— Je suppose que toi aussi, tu es fâchée contre moi, s’inquiéta-t-il.
— Pas fâchée... peut-être une peu déçue... peinée, je dirais.
La lune en était à son premier quartier. Et sa lumière compensait l’obscurité grandissante à l’heure où, probablement, des touristes admiraient le soleil en train de sombrer dans la mer sur la côte ouest de l’Ecosse.
Johan était en train de se dire, en admirant sa cousine à la clarté blafarde de l’astre, que le visage de Sharon ressemblait à celui d’Arwen Undómiel1, la fille d’Elrond.
— « The braids of thy dark hair are touched by no frost, thy white arms and clear face are flawless and smooth, and the light of stars is in thy bright eyes, grey as a cloudless night; yet queenly thou lookest... »2, osa-t-il citer.
De fait, dans lumière pâle, la chevelure blonde et les yeux bleus de Sharon avaient perdu leur chrominance. Et son attitude, à ce moment, justifiait amplement les noms elfiques de la princesse elfe. Jusqu’à son prénom lui-même, dont la signification était identique3.
En espérant cacher dans l’obscurité, l’émotion qu’avait provoquée chez elle, cette comparaison particulièrement flatteuse, surtout venant de ce cousin qu’elle adorait, elle rendit hommage à la mémoire du garçon qui avait su citer avec tant d’à propos, le passage d’un roman qu’elle appréciait particulièrement4.
Il l’avait fait en anglais, modifiant la conjugaison originale pour utiliser l’ancien tutoiement de la langue de Shakespeare qui, contrairement aux langues continentales, ne manifeste aucune familiarité, mais au contraire souligne la distinction singulière de la personne éminente à laquelle on s’adresse.
La jeune fille frissonna dans la fraicheur de l’humidité qui tombait. Et Johan déplia la couverture qu’elle avait apportée pour la déposer sur leurs épaules. Ils se blottirent dessous, serrés l’un près de l’autre.
— L’idée de t’avoir fait de la peine m’est insupportable.
— J’étais tellement heureuse ce soir. Tu avais réussi ton gâteau et j’étais particulièrement fière de toi. Et voilà que par ton orgueil tu as tout gâché.
Ce jugement de sa cousine qu’il aimait blessa le garçon. Il sentit la colère monter en lui.
— Mon orgueil ? Mais... tenta-t-il de protester.
Mais un regard de la jeune fille arrêta à temps la parole blessante qui lui montait aux lèvres.
— Ce n’était pas à toi de souligner ta réussite, reprit-elle. Il te suffisait d’attendre un peu et les compliments auraient fusés d’eux-mêmes.
Devinant l’air contrit de son cousin, elle choisit de poursuivre son propos sur le ton de l’humour :
— Tu sais ce qu’on dit des français ?
— Je me doute que ce ne doit pas être flatteur, venant des britanniques.
— On dit qu’ils ont choisi le coq comme emblème parce que cet animal aime se vanter en chantant cocorico les deux pieds dans le fumier.
— On dit aussi que les anglais ont choisi le lion sur leur écu parce que c’est le roi des bêtes, repartit le français.
Mais le sarcasme glissa sur la jeune fille qui, revendiquant fièrement sa nationalité écossaise, ne se sentait pas le moins du monde anglaise.
— Tu as été scout, n’est-ce-pas ?
— Oui ! Bien sur ! Et Lise a été aussi chez les Guides.
— Une fois, des scouts français sont venus à Galdwinie et ils ont chanté une prière :
Seigneur Jésus,
Apprenez-nous à être généreux,
A Vous servir comme Vous le méritez,
A donner sans compter,
A combattre sans souci des blessures,
A travailler sans chercher le repos,
A nous dépenser, sans attendre d'autre récompense,
Que celle de savoir que nous faisons
Votre Sainte Volonté.5
Apprenez-nous à être généreux,
A Vous servir comme Vous le méritez,
A donner sans compter,
A combattre sans souci des blessures,
A travailler sans chercher le repos,
A nous dépenser, sans attendre d'autre récompense,
Que celle de savoir que nous faisons
Votre Sainte Volonté.5
La jeune fille s’était mise à chanter doucement la prière en français. Emu par la jolie voix de sa cousine, Johan lui prit la main en l’accompagnant d’une voix plus grave.
Après ce chant qui portait en lui sa leçon, ils restèrent silencieux à regarder les étoiles, l’un à coté de l’autre.
Comme la jeune fille frissonnait de nouveau, Johan sauta à terre, puis aida Sharon à descendre du hamac pour regagner le manoir. Le garçon accompagna sa cousine à la porte de sa chambre.
— N’empêche que ta tarte était vachement bonne, dit-elle en français avec un sourire.
Elle lui fit une bise et entra dans sa chambre. Et Johan emprunta le couloir qui menait à l’autre aile où se situait la sienne et celle de sa petite sœur Lise.
Chapitre suivant
1
Le nom Arwen signifie « jeune fille noble » en sindarin (gris-elfique).
Elle est surnommée Undómiel, « étoile du soir » en quenya (haut-elfique).
Le sindarin et le quenya sont deux langages imaginés par l’auteur du Seigneur des Anneaux pour ses romans.
Le sindarin et le quenya sont deux langages imaginés par l’auteur du Seigneur des Anneaux pour ses romans.
2
« Les tresses de tes cheveux sombres ne sont touchées d'aucun givre, tes bras blancs et ton clair visage sont lisses et sans défaut, et la lumière des étoiles brille dans tes yeux, gris comme une nuit sans nuage ; Et tu as le port d’une reine... »
3
Sharon est la forme gaélique de Sara, le nom de la femme d’Abraham, qui veut dire « princesse » :
Dieu dit à Abraham: Tu ne donneras plus à Saraï, ta femme, le nom de Saraï (noble, distinguée); mais son nom sera Sara (princesse). (Genèse 17:15)
Dieu dit à Abraham: Tu ne donneras plus à Saraï, ta femme, le nom de Saraï (noble, distinguée); mais son nom sera Sara (princesse). (Genèse 17:15)
4
J. R. R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, Livre II, chapitre 1 :
“Young she was and yet not so. The braids of her dark hair were touched by no frost, her white arms and clear face were flawless and smooth, and the light of stars was in her bright eyes, grey as a cloudless night; yet queenly she looked, and thought and knowledge were in her glance, as of one who has known many things that the years bring.”
Elle était jeune et en même temps pas. Les tresses de ses cheveux sombres n'étaient touchées d'aucun givre, ses bras blancs et son clair visage étaient lisses et sans défaut, et la lumière des étoiles brillait dans ses yeux, gris comme une nuit sans nuage; elle avait de plus le port d’une reine, la pensée et le savoir se révélaient dans son regard comme dans celui de quelqu’un qui a connu maintes choses qu’apportent les années.
“Young she was and yet not so. The braids of her dark hair were touched by no frost, her white arms and clear face were flawless and smooth, and the light of stars was in her bright eyes, grey as a cloudless night; yet queenly she looked, and thought and knowledge were in her glance, as of one who has known many things that the years bring.”
Elle était jeune et en même temps pas. Les tresses de ses cheveux sombres n'étaient touchées d'aucun givre, ses bras blancs et son clair visage étaient lisses et sans défaut, et la lumière des étoiles brillait dans ses yeux, gris comme une nuit sans nuage; elle avait de plus le port d’une reine, la pensée et le savoir se révélaient dans son regard comme dans celui de quelqu’un qui a connu maintes choses qu’apportent les années.
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Prière adaptée par le Père Sevin, pour le mouvement Scouts Catholiques de France qu’il a fondé en 1920.

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