Chapitre 4 - Un "trou de prêtre"

Chapitre 4 - Un « trou de prêtre »
Lorsqu'ils furent prêts, Johan et Sharon descendirent pour mettre le couvert dans la salle-à-manger. Ils furent rejoints peu après par Michael et Lise. Leurs grands-parents les trouvèrent tous les quatre riant et s'amusant à l'évocation de leur journée. Ils reprirent leurs places respectives autour de la table pour la prière d'action de grâce et Johan commença son service sous les indications de Sharon et de Sarah pendant que les autres s'asseyaient.
Pendant le repas, ils racontèrent à Granny et à Grand-Père, les détails de leurs mésaventures de la journée. A la fin de l'histoire, il y eut un silence, comme dans l'attente du verdict des adultes. Après quelques instants de méditation, Grand-Père prit la parole.
— Je dois dire que tous les quatre, chacun dans son rôle, vous avez su faire preuve de courage et d'astuce. Et c'est tout à votre honneur.
« Ce que j’apprécie le plus, c’est que vous avez su prendre soin les uns des autres. C'est certainement ce qui a permis le succès de votre retour sains et saufs. Malgré tout, je tremble encore à ce qui aurait pu vous arriver si vous vous étiez perdus dans la lande. »
— Mais peut-être est-ce le lot des vieillards de craindre toujours pour leur progéniture, ajouta-t-il en aparté.
Après le repas, Johan débarrassa la table aidé de Sharon, comme celle-ci le lui avait promis. Puis ils allèrent rejoindre Sarah dans la cuisine pour la vaisselle.
— Johan, je finis de ranger avec Sharon. Pourrais-tu me rendre un service ?
— Oui ! Bien sûr ! Que faut-il faire ?
— Le temps tourne à l'humide et j'ai rallumé le feu. Pourrais-tu monter du bois dans les chambres, demanda Sarah.
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Quand ils eurent terminé leurs tâches respectives, Johan et Sharon rejoignirent Lise et Michael dans l'ancienne salle d'arme du manoir. C'était une grande pièce qui avait été reconvertie successivement en salle de billard, puis en salle de jeux pour Sharon et Michael. Dans un coin, il y avait encore un râtelier avec quelques rapières.
— Est-ce que vous savez tirer ? demanda Michael aux jeunes français.
— Oui ! Bien sûr ! S’empressa de répondre Lisbeth.
— Bof ! Se contenta de répondre Johan.
Angus et Marie-Ange avaient inscrit leurs enfants dans une académie d'escrime en région parisienne. Johan n'y avait jamais vraiment pris goût. Mais Lisbeth y excellait Elle avait même remporté plusieurs tournois. La jeune fille et son cousin s'équipèrent des protections et firent quelques assauts. Mais voyant que ni Sharon, ni Johan ne comptaient les suivre dans cette activité, ils abandonnèrent.
— Il est un peu tôt pour monter se coucher. Qu'allons nous faire ? demanda Michael
— On pourrait jouer au bridge, proposa Sharon.
— Bof ! Répondirent les français d’une voix unanime.
Ils n'avaient aucun goût pour les jeux de cartes. Surtout celui-là, qui évoquait pour eux de longues soirées ennuyeuses avec les invités britanniques de leurs parents.
— Si vous nous montriez le passage secret ? proposa tout à coup Johan en s'adressant aux jeunes anglais.
— Oh oui ! s'écria Lise. Quelle bonne idée !
— Quel passage secret ? S’étonnèrent ensembles Sharon et Michael. Il n'y a aucun passage secret au manoir.
Un instant, les jeunes français soupçonnèrent leurs cousins écossais de refuser à partager avec eux un secret qu'ils considéraient comme leur, en toute exclusivité. Mais le ton surpris de leur remarque, effaça leur suspicion. Il était évident qu’ils en ignoraient l’existence.
Eux-mêmes n'en étaient pas certains. Ils avaient acquis cette information par une confidence échappée de leur père. Élevés dans la lecture des romans d’Enyd Blyton, cette révélation leur rappela les aventures de Julian, Dick, Anne et de leur cousine Georgina dans la série The Famous Five1. Tout excités, ils avaient sollicité de leur père plus de détails. Mais celui-ci le leur avait toujours refusé.
— C'est quoi, cette histoire de passage secret ? demanda Michael.
— Un soir, à la veillée de Noël, Papa nous a raconté, comment oncle Darren et lui avaient trouvé un plan dans un livre de la bibliothèque de Grand-Père et qu'après plusieurs mois de recherche, ils avaient fini par trouver un trou de prêtre, comme il disait.
— Et vous vous souvenez du nom du livre ? demanda Sharon.
— Non ! Après il n'a plus rien voulu nous dire.
— Dans une paroisse catholique comme Galdwinie, il ne serait pas étrange qu'un priest hole ait été aménagé ici pendant la grande persécution2, remarqua Sharon.
— La grande persécution ? S’étonnèrent les deux français.
— Après quelques démêlés avec le pape, le roi Henri VIII d’Angleterre a adopté la réforme et s’est auto proclamé chef de l’Eglise d’Angleterre. S’en sont suivies de nombreuses persécutions contre les prêtres catholiques et tous ceux qui leurs donnaient asile.
— Chez nous en France, ce sont plutôt les protestants qui ont payé le prix fort, en termes de persécution, à la Saint-Barthélemy. D’ailleurs, ils continuent à nous le reprocher, quatre siècles après. Mais je vois qu’ici, ils ne se sont pas gênés contre les catholiques. Ça se passait à la même époque en plus.
— Et ce n’est pas fini, vu ce qui se passe en Irlande en ce moment, fit remarquer Michael.
— On ne va pas relancer les guerres de religions, lança Sharon, pour calmer la discussion. En pension, j’ai des amies protestantes et toutes n’approuvent pas ce qui se passe là-bas. C’est avant tout une affaire politique.
— Oui ! C’est comme pendant la deuxième guerre mondiale en France, ironisa Johan. Il faut se trouver du « bon côté », celui des gagnants.
— Tout ça nous éloigne du sujet, dit Lisbeth, voyant que le débat pouvait déraper. Alors, vous pensez qu’un tel passage peut exister ici ?
— Peut-être ! Mais avec toutes les modernisations que Grand-Père a entreprises dans le manoir, je doute fort que l'on trouve encore quoi que ce soit de ce genre, objecta Michael.
— Quoi qu'il en soit, ce serait amusant de le chercher, dit Lisbeth.
— Et surtout de le trouver, ajouta Johan. Vous qui connaissez bien les lieux, par quoi allons-nous commencer ?
— Le premier challenge va être de déterminer qui va oser affronter Grand-Père dans sa bibliothèque pour y trouver le livre en question, dit Michael. Surtout si vous ne connaissez pas le titre.
— On va laisser Johan y aller. C'est lui l'aîné, après tout, dit Lisbeth.
— C'est très sympa de m'accorder ce privilège, mais ce n'est pas moi qui connaît le mieux Grand-Père, chercha à se défiler Johan. Je préfèrerais ne pas y aller tout seul. Il va tout de suite voir qu'il y a baleine sous cailloux.
— Baleine sous cailloux ?
— L’expression française réelle est anguille sous roche, précisa Lisbeth en éclatant de rire. En anglais cela donnerait quelque chose comme « There's something fishy going on ». Cela veut dire que Grand-Père va tout de suite deviner pourquoi nous venons l’importuner.
— Charmante métaphore ! Bon ! Je vais t'accompagner, céda Sharon en soupirant.
Ils se dirigèrent tous les deux vers le bureau de Grand-Père. Devant sa jolie cousine, Johan eut le courage de frapper. Et sur l'invitation du grand-père, ils entrèrent.
C'était une grande pièce dont tous les murs étaient meublés d'étagères depuis le plancher jusqu'au plafond. Tous les rayonnages étaient couverts de livres. Le nombre en était impressionnant.
Un léger désordre y régnait, preuve que bien que retraité, Grand-Père poursuivait ses activités intellectuelles. Il passait, à juste titre, pour un homme d’une grande érudition.
Dans un coin du bureau se trouvait un atelier muni d’une presse. On y trouvait plusieurs pots de colle et de dorure. Des cahiers de feuillets épars, quelques peaux de cuir fin colorées et plusieurs outils caractéristiques, laissaient supposer que Grand-Père occupait une partie de ses loisirs à la reliure.
— Je suis, enfin j'étais, professeur de philosophie à l'université, crut bon d'expliquer Grand-Père, devant l'étonnement de Johan. J'ai ramené ici tous mes livres lorsque j'ai cessé d'enseigner. Vous avez besoin de quelque chose ?
Il était très rare que ses petits-enfants se permettent de le déranger dans son bureau. Aussi, s’inquiéta-t-il du motif de leur démarche. Sharon décida d’entamer franchement le sujet pour le rassurer.
— Grand-Père ! Aurais-tu un livre qui parle de l'histoire de Galdwinie et du manoir ?
— Tout ce qui traite du village se trouve sur ce rayon.
Il désignait une étagère dans le meuble situé à côté de la porte. Celle-ci contenait plusieurs ouvrages dépareillés. Les multiples restaurations dont certains avaient fait l’objet attestaient de leur ancienneté.
— Vous pouvez emprunter tous les livres que vous souhaitez, à condition d'en prendre soin et de les ranger à leur place, une fois que vous les avez terminés. Sacha Guitry disait : « Les bons livres sont tellement vexés quand on les prête qu'ils ne reviennent jamais ». J'espère que tu sauras faire mentir ton compatriote, Johan.
— Merci, Grand-Père.
— Mais dites-moi. Pourquoi souhaitez-vous consulter les archives de Galdwinie, comme ça, tout à coup ?
— Cet après-midi, à l’Ermitage, nous avons vu le crest sur la pierre dans la crypte, répondit Johan, après un court moment d'hésitation, qui ne passa pas inaperçu chez Grand-Père.
— Je vois ! S'exclama-t-il. Peut-être puis-je vous conseiller ces deux ouvrages, alors, ajouta-t-il en leur présentant deux livres anciens qu'il venait d'extraire de l'étagère qu'il leur avait montrée.
Comme l'avait soupçonné Johan, Grand-Père n'était pas né de la dernière pluie. Ce dernier avait deviné les motivations cachées derrière la démarche de ses petits enfants.
— C’est incroyable comme chaque génération de MacPelt reprend les mêmes quêtes, songea-t-il.
Il connaissait parfaitement l'existence du trou de prêtre. Dans sa jeunesse, il avait passé une bonne partie de ses vacances à le chercher, avec Bruce MacGobha, son ami d’enfance, qui avait depuis repris la forge familiale au village. Plus tard, ses fils Angus et Darren avait repris également cette investigation à leur compte.
Se rappelant la joie de ses fils et son propre plaisir d'avoir résolu le problème, il se garda bien d’intervenir dans la quête de ses petits-enfants. A vivre ensemble cette aventure, les quatre cousins en tireraient beaucoup de bienfait. Mais il ne souhaitait pas qu'ils perdissent une grosse partie de leur vacances dans des explorations inutiles, voire dangereuses. C'est pourquoi il leur avait désigné les deux ouvrages qui, avec un peu d'astuce, permettraient aux jeunes gens de découvrir le secret. Lors des travaux d'aménagement entrepris pour améliorer le confort du Manoir, il avait demandé à son ami MacGobha de maintenir la mécanique des ouvertures en état de fonctionner.
Johan et Sharon remercièrent leur grand-père et sortirent de la bibliothèque pour rejoindre Lisbeth et Michael dans la salle de jeux.
— Tu crois que Grand-Père a pu lire tous ces bouquins ? demanda Johan à Sharon en sortant.
— Lui prétend que c'est le cas. Et c'est probablement vrai, lui répondit sa cousine. Car il est capable d'y retrouver n'importe quel ouvrage, lorsque tu lui cites un texte. Même sur les étagères du haut, ajouta-t-elle pour plaisanter.
De retour dans la salle de jeux, Lisbeth et Michael les interrogèrent :
— Alors ?
— Grand-Père nous permet d'aller dans sa bibliothèque pour emprunter tous les livres que nous souhaitons, répondit Johan.
— A condition d'en prendre soin, de les lui rapporter et de les ranger à leur place, ajouta Sharon.
— Ce qui me parait étrange, c'est qu'il nous a orienté tout de suite sur ces deux livres, comme s'il connaissait l'objet de nos recherche.
— Mais que cherchons-nous au juste ? demanda Michael.
— Je ne sais pas exactement, répondit Johan. Un plan, un croquis, une légende, peut-être, ajouta-t-il en essayant de se remémorer les méthodes d’Arsène Lupin, son héros favoris.
— Vous verrez ça demain, interrompit Sarah, qui venait de passer la tête. Il est tard et il est l'heure d'aller vous coucher. Johan ! Tu as monté du bois dans les chambres ?
— Oui ! C'est fait, répondit le garçon. Qu'avez-vous prévu comme activité pour demain ?
— Une petite randonnée à cheval, ça vous dit ? proposa Michael.
— S'il fait beau, précisa Sharon. Je n'aime pas du tout monter sous la pluie.
— Mais on n'a pas amené notre tenue d'équitation, protesta Lise.
— Il y a tout ce qu'il faut ici, dit Sharon. Johan pourra utiliser les affaires d'oncle Angus quand il était jeune. Et Lisbeth, pourra utiliser mon ancienne tenue. J'ai pris quelques pouces depuis.
— Et quelques livres aussi, se moqua son frère.
— Mais qui te vont très bien, s'empressa d'ajouter Johan. Ce qui lui valut un sourire charmant de sa cousine.
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Le lendemain, comme l'avait craint Sharon, le temps avait viré à la pluie. Bien qu’étant au début de l’été, il faisait presque froid. Et Johan, en se levant, rechargea l'insert avec quelques bûches, avant d'aller prendre sa douche. Une fois habillé, il rejoignit les autres à la table du petit déjeuner dans la cuisine.
— J'ai commencé à lire l'histoire du manoir, commença Johan. Il a subit de nombreuses transformations au cours de l'histoire.
— L'aile nord date de l'époque victorienne. Seule l'aile sud, où logent Grand-Père et Granny, a éventuellement pu exister pendant la grande persécution, car elle reprend une partie des fondations du castel d’origine. Mais elle a fait l'objet de nombreux aménagements depuis pour l'électricité, les sanitaires et le chauffage central, observa Michael.
— Et elle a subit des agrandissements, notamment pour la salle de jeux et la cuisine, précisa Sharon.
— Voilà Grand-Père ! signala Lise.
— Bonjour les enfants ! Salua Grand-Père en se joignant à eux.
— Bonjour Grand-Père ! répondirent les enfants. Granny n'est pas avec toi ?
— Votre grand-mère est fatiguée. Elle a l'habitude de descendre un peu plus tard. Merci, Sharon ! Ajouta-t-il à l’adresse de la jeune fille qui, à son arrivée, s’était levée pour le servir.
— Qu'avez-vous prévu aujourd'hui ? Je crains que vous ne soyez obligés de rester à la maison.
Les quatre jeunes se regardèrent. Ils se demandaient s’il valait mieux, ou non, prévenir leur grand-père de leurs intentions.
— On va jouer au Monopoly, éluda Michael.
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S'étant rendus dans la salle de jeux, Michael sortit un jeu de Monopoly du placard, ouvrit la boîte et commença à déposer les titres de propriété et les billets de banque.
— C'est une bonne idée de proposer de jouer à ça, dit Lisbeth. D'habitude, on n'y joue qu'à deux, Johan et moi, et ce n'est pas très palpitant.
— C'est pareil pour nous, dit Michael. Cela a, en plus, l'avantage de nous donner une contenance, sans nous gêner pour continuer à discuter des secrets du manoir.
Les quatre adolescents se mirent à jouer tout en continuant leur conversation.
— Et toi, Sharon, qu'as-tu découvert dans ton bouquin ?
— Quelques légendes locales, et un plan ancien du manoir.
— Montre voir le plan, s'il te plait, lui demanda Johan.
— Comme vous pouvez le voir, il y avait deux tours rondes côté nord. Mais elles ont été probablement démolies au moment de la construction de l’aile nord.
— Bah ! Il est à une toute petite échelle. Et il n'est probablement pas régulier. C'est à toi de jouer, Lisbeth !
— Avant, Johan, tu me paies 100$, j'ai deux gares, fit remarquer Michael. Qu'entends-tu par « régulier » ?
— Tu as déjà deux gares, toi ?
— Soyez un peu au jeu quand même, leur fit remarquer Sharon.
— Un plan est dit régulier quand ce que tu y mesures correspond exactement ce qui est représenté, au coefficient d'échelle près, se mit à énoncer Johan, sur le ton d’un professeur. Malheureusement, comme les outils de mesure de l'époque n'étaient pas très précis, le cartographe privilégiait l'esthétique.
— Et ?
— Et bien, ce qui permettrait de repérer un passage secret, c'est une épaisseur de mur exceptionnelle par exemple. Sur ce plan, tous les murs semblent de même épaisseur.
— Comment sais-tu tout ça ?
— Il lit Arsène Lupin en ce moment, expliqua Lisbeth. C'est un gentleman cambrioleur qui découvre tout un tas de secret. Il y a un feuilleton qui passe en ce moment à la télévision en France. Et du coup, Johan s’est fait offrir tous les volumes de Maurice Leblanc. Vous ne connaissez pas ?
— Non ! Pour le moment, Sharon et moi, nous lisons le roman de J.R.R. Tolkien, The Lord of The Rings.
— C'est une très belle histoire de l'ancien temps, expliqua Sharon. Ca se passe dans un pays appelé Middle Earth peuplé par des hommes, des elfes, des nains et des hobbits.
— Et des orques et des gobelins, ajouta Michael.
— J'aimerai beaucoup lire des histoires comme ça, dit Lisbeth. Tu me le prêteras ?
— Ce n'est pas une histoire pour bébé ? demanda Johan.
— Bien sur que non ! s'exclama Sharon. C'est un collègue de Grand-Père qui en est l'auteur. Et cela a une grande portée sociale et philosophique.
— Alors ce doit être particulièrement rasoir.
— Justement non ! C'est même passionnant, protesta Sharon. Il y a trois tomes. Je peux vous prêter le premier. Et zut ! En plein sur Boardwalk3 ! s’exclama la jeune fille qui comptait les cases en déplaçant son pion sur le plateau du jeu.
— Et oui ! s'exclama Michael. Avec un hôtel, c'est 2000 $.
— Bon ! Et bien j'ai perdu !
— Il nous faudrait un décamètre, pour effectuer un relevé plus précis de pièces. Cela nous permettrait de sélectionner l’endroit où l'entrée d'un passage secret est techniquement possible.
— Cela va prendre du temps, fit remarquer Lisbeth. Avec tous les recoins du manoir et les couloirs qui vont dans tous les sens.
— On peut se contenter de cette aile-ci, en commençant par les parties qui ont subit le moins de transformations, suggéra Sharon.
— Très bonne idée. Et si on commençait tout de suite, proposa Johan. De toute façon, j'ai perdu aussi. Vous voulez continuer pour savoir lequel de vous deux va gagner ? demanda le garçon à Michael et à Lisbeth.
— Non ! A deux c’est moins drôle. On vous suit.
Les quatre adolescents, rangèrent le jeu à sa place et commencèrent à entreprendre le relever précis de la pièce où ils se trouvaient, qui, à part l’extension dont elle avait fait l’objet quelques dizaines d’années plus tôt, était aussi la plus ancienne du manoir.
Johan prit une grande feuille de papier à dessin qu’il fixa, à l’aide de punaises sur la table de bois monumentale située au centre de la pièce. Il prit un kutsch dans un tiroir, pendant que son cousin s’emparait d’une chaîne d’arpentage de 66 pieds.
— Je propose que l’on fasse le plan à l’échelle de 1/100ème. Arf ! C’est gradué en unités anglo-saxonnes.
— Ce n’est pas grave, le ruban d’arpentage aussi, précisa Michael.
— Vous aimez les choses compliquées, dit Johan en s’adressant explicitement à ses cousins écossais. Diviser les unités par 100, comme nous en France, aurait été trop simple.
— Je suppose que cela a été décidé chez vous pour s’adapter aux capacités intellectuelles françaises, plaisanta Michael.
Ce qui lui valut une bourrade de son cousin.
— Cela a déjà été décidé chez nous pour la monnaie anglaise4, signala Sharon, pour calmer le débat. Et de toute façon, même chez vous, il y a des choses qui ne se mesurent pas en système décimal.
— Ah oui ? Lesquelles ?
— A commencer par le temps. Un jour est divisé en 24 heures, elles-mêmes divisées en 60 minutes, chacune d’elle valant 60 secondes. A titre indicatif, le système sexagésimal est utilisé aussi pour les angles : le cercle est divisé en 360 degrés, eux-mêmes divisé en 60 minutes, puis en 60 secondes. Le calcul en base 60 est un héritage de la Mésopotamie.
— En France, on mesure aussi les angles en grades. Un angle droit est divisé en 100 grades, protesta Johan qui se souvenait des problèmes d’arithmétiques posés par son maître d’école, qui exploitait ce système de conversion dans sa pratique pédagogi-que.
— Mais pourquoi le cercle n’est pas lui-même subdivisé en 60 parties, alors ? Demanda Lisbeth.
— En fait si, admit Johan. Il est facile de diviser le cercle en six parties avec un compas. Chaque partie, fait un angle de 60 degrés. C’est quand même bizarre, que les anglo-saxons utilisent ce système impérial ou tout est divisé par douze.
— Mais le système duodécimal offre des avantages. 12 est multiple des quatre premiers nombres entiers, dit Michael. Il est facile des créer des fractions simples. Diviser quelque chose par 3 dans le système décimal ne tombe jamais juste.
— Mais pour compter sur les doigts, c’est moins évident. Nous n’avons que cinq doigts à chaque main.
— C’est bien ce que je disais, le taquina Michael avec un sourire narquois.
Pendant que Johan, dessinait le plan, les trois autres effectuaient les mesures de la salle de jeux à l'aide du ruban d'arpentage que Michael avaient trouvé parmi les vieilleries qui y étaient entreposées. Ils poursuivirent ce travail dans les pièces voisines.
— Attention à bien relever les angles, signala Johan. Une fausse équerre sur plusieurs mètres peut cacher quelque chose.
— Mais comment faire ? demanda Michael. Il est impossible d’utiliser un rapporteur.
— Il suffit de procéder par triangulation. On ne mesure que des côtés de triangles. Ceux qui semblent avoir un angle droit doivent obéir à la loi du théorème de Pythagore.
Les quatre adolescents entreprirent la triangulation des pièces dans lesquelles ils espéraient trouver l’objet de leur quête, en mesurant avec précision la longueur de chaque côté des triangles repérés.
Cela leur prit une bonne partie de la journée. Le plan détaillé achevé, ils constatèrent que le seul endroit pouvant dissimuler un passage secret se trouvait dans le coin de la cheminée dans la salle de jeu, justement.
— C’est presque trop facile, remarqua Johan.
— Ce qui risque de l’être moins, c’est de trouver l’entrée, objecta Michael. On ne va pas démolir le mur.
— Effectivement, ce serait dommage.
Ils effectuèrent un sondage sommaire des cloisons, puis examinèrent tous les objets de la pièce dont l’activation aurait pu déclencher le mécanisme d’ouverture, mais sans succès.
— Je propose que nous relisions les bouquins, chacun notre tour. Je suppose que la solution se trouve dans les livres que Grand-Père nous a donnés. Quelque chose a dû nous échapper.
— Le temps se lève, remarqua Lisbeth.
— Oui ! Il fera beau demain, confirma Sharon.
— Que proposez-vous comme activité ? Demanda Johan. Car là je me sens un peu découragé, quant au trou de prêtre. Je sens que cela ne va pas être aussi évident que je le pensais.
— En Ecosse, les sports ne manquent pas. Il n’y a que l’embarras du choix : Equitation ? Pêche ? Golf ? Curling ? Proposa Michael.
— C’est quoi le curling ?
— Arrête de plaisanter, Michael, protesta Sharon.
Puis s’adressant à ses cousins français :
— C’est un sport typiquement écossais. Cela consiste à faire glisser de gros galets de granite pour atteindre une cible tracée horizontalement sur le sol. Mais ça se joue sur la glace. Alors en été, il ne faut même pas y songer.
« L’année dernière, à Noël on a formé une équipe avec Bruce, le fils du forgeron et Moïra, une amie du village. Et on a gagné le tournoi du comté. »
« Personnellement, j’opterai bien pour le golf. Avec ce qui est tombé aujourd’hui, les chemins vont être glissants, et on risque de blesser les chevaux. Et, on va se prendre la flotte sous les branches mouillées. »
— Il y a un golf à Galdwinie ?
— Comme dans pratiquement tous les villages écossais. C’est aussi un sport national, vanta Michael.
— En fait, ce n’est qu’un Pitch’n Put5 de neuf trous. Cela offre l’avantage de pouvoir y aller avec de simples chaussures de sport, sans équipement ni classement particulier, précisa Sharon.
— Classement ?
— Sur les terrains de golfs normaux, on ne permet pas aux débutants d’accéder au fairway, de peur que leur maladresse ne cause des dégradations dans le gazon.
— On n’est pas nul à ce point, quand même, protesta Johan.
— On vous verra à l’œuvre demain, quand vous aurez fini de reboucher les trous avec les mottes que vous aurez soulevées.
— Quand tu dis « sans équipement », il faut quand même du matériel, des cannes, je suppose.
— Des clubs. On peut en louer sur place.
— Ok ! Va pour le golf.
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1 The Famous Five - En français, Le Club des Cinq. Enyd Blyton, une romancière britannique, raconte les aventures invraisemblables de quatre adolescents Julian (François), Dick (Michel), Anne (Annie), de leur cousine Georgina (Claudine) et de leur chien Timmy (Dagobert), au cours desquelles, ils affrontent cambrioleurs, contrebandiers et bandits de toutes sorte, découvrant des secrets improbables, mais mettant en avant les valeurs sociales positives de l'éducation anglaise.
2 Au XVIème siècle, la reine Elisabeth Ière, chef de l'église anglicane, fit voter une loi contre le clergé papiste. Pour protéger la vie des prêtres persécutés, Nicholas Owen, un frère jésuite, fit aménager des cachettes désignées par le terme priest hole (trou de prêtre) dans différents manoirs où les propriétaires étaient restés fidèles à l'église catholique romaine.
3 Sur la version anglo-saxonne du jeu de Monopoly, Boardwalk, correspond à la case dont le loyer est le plus élevé. Dans la version française, il s’agit de la Rue de la Paix. Lorsque quelqu’un tombe dans cette case, et que celle-ci est équipée d’un hôtel, le loyer est tellement élevé que cela entraine pratiquement toujours la faillite du joueur malchanceux.
4 Avant 1971, la livre sterling était divisée en 20 shillings, eux-mêmes divisés en 12 pence. A partir du 17 février 1971, le shilling est abandonné et une livre sterling vaut 100 pence.
5 Le Pitch’n Put est un terrain de golf de taille réduite de 9 à 10 hectares, comportant 9 trous de par 3. C’est-à-dire qu’un golfeur moyen réalise le trou en trois coups. La distance des trous varie entre 40 et 100 mètres, alors que pour un terrain classique, cette distance peut atteindre 500 mètres. Contrairement aux golfs classiques réservés aux joueurs expérimentés ayant fait leurs preuves, il n’y a aucune restriction d’accès.

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