Chapitre 6 - Sur l'air d'une comédie musicale

Sur l’air d’une comédie musicale
Le soir de ce dimanche, Granny et Grand-Père avaient retenu le Père Kenneth, à diner au manoir. Au cours du repas, les jeunes racontèrent leur excursion à Londres.
Ils avaient commencé leur visite par le musée de cire de Madame Tussaud, où Johan avait pris des photos de sa sœur et de ses cousins mêlés aux personnages célèbres. Puis ils étaient allés pique-niquer à Hyde Park. Après le déjeuner, ils s’étaient rendu à London Tower pour admirer les joyaux de la couronne et avaient terminé la journée dans les grands magasins de Regent Street et notamment chez Hamleys où un immense circuit de trains électriques traversait la totalité du magasin. Ils y avaient passé une bonne partie de l’après-midi, au grand désespoir des filles qui auraient préféré aller faire du shopping vers Oxford Street. En fin de soirée, après une collation au Wimpy, ils s’étaient rendus au Palace Theatre, où ils avaient retenus des places pour le spectacle « Jesus Christ Superstar ».
— Que pensez-vous du thème de cette comédie musicale ?
— Ce qui me gêne, remarqua Michael, c’est qu’après la mort de Jésus, les apôtres étaient décontenancés. Ils allaient à l’abandon. C’était presque désespérant.
— C’est comme dans le blues qu’on a entendu à l’église l’autre fois, souligna Sharon :
A quoi bon, ces trois années d’espoir ?
On l’a mis au fond d’un grand trou noir.
Oh ! Je tremble, tremble encore,
Quand je repense à sa mort.
Ils ont mis le maître sur la croix.
— Oui ! C’est dommage que le spectacle n’ait pas été jusqu’à la résurrection du Seigneur, remarqua Granny.
— Quand on connait les auteurs, je pense que c’était prémédité de leur part. Ils présentent Jésus comme un simple humain idéaliste et malchanceux. Je suis persuadé que leur intention était de démontrer la vanité du christianisme, dit Grand-Père.
— Malgré tout, le nom de Jésus n’est jamais prononcé en vain, remarqua le Père Kenneth. Je n’ai qu’à citer l’épitre de Saint-Paul aux Philippiens :
C'est pourquoi aussi Dieu l'a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père.
Philippiens 2:9-10
— Et toi, Johan ? Qu’en penses-tu ?
— Il faut vivre avec son temps. Tout ça s’est passé il y a 2000 ans. Est-on certain que ça se soit passé comme ça ? remarqua Johan.
— C’est ce qui est écrit dans la Bible, précisa le prêtre.
— Oh ! La Bible ! Ne put s’empêcher de s’exclamer Johan.
— Johan, crois-tu en Dieu ?
— Oui ! Bien sûr ! Comme tout le monde.
Grand-Père et le Père Kenneth sourirent à l’expression « comme tout le monde ». Johan avait été élevé dans la religion catholique dans une famille particulièrement pratiquante. Mais eux étaient bien placés pour savoir que ce n’était pas le cas de tout le monde et que leur famille constituait déjà une exception, surtout en France.
— Alors, tu te dois d’appliquer tous ses commandements, repris le Père Kenneth.
— Je vais à la messe tous les dimanches et je fais une prière tous les soirs.
— Autrement dit, tu n’es chrétien que le dimanche matin de 10h00 à 12h00 et cinq minutes le soir, pour lever quelques angoisses existentielles liées à la mélancolie du crépuscule. Et le reste du temps ?
Johan s’était toujours intéressé à l’histoire des religions. Croyant, il aimait à polémiquer avec ses professeurs de français et de philo, qui affirmaient leur athéisme. Pour le baccalauréat, il avait étudié à fond les textes des Pensées de Blaise Pascal, auteur à la fois scientifique et chrétien. Il avait même eu l’audace de présenter, contre l’avis de son professeur de français, un chapitre des Misérables de Victor Hugo intitulé Tempête sous un crâne. Récit qui relate le combat intérieur de Jean Valjean dans le choix qu’il a de ramener Cosette à sa mère mourante ou d’aller se dénoncer pour sauver du bagne à perpétuité un homme condamné à sa place. Dans l’alternative entre deux bonnes actions, le héros finit par choisir de se dénoncer au nom de la Vérité.
Il se sentit obligé d’entamer la controverse avec le prêtre, au risque de paraitre mal élevé, car autour d’une table anglo-saxonne, monopoliser la conversation frise l’impolitesse.
Mais Grand-Père et Granny le laissèrent faire. Car ils avaient là une occasion de connaître la position de leur petit-fils sur un sujet spirituel qui leur tenait à cœur. Ils connaissaient bien le Père Kenneth, qui figurait parmi leurs familiers, et pour lequel ils avaient beaucoup d’affection. Ils lui faisaient confiance pour contrôler le débat et qu’il reste dans les limites de la bienséance, car il était habitué à encadrer des jeunes dans sa fonction d’aumônier.
— As-tu fait ta confirmation ?
— Oui ! Bien sûr !
— Donc, à cette occasion tu as reçu le Saint-Esprit.
— Oh ! Je peux vous certifier qu'il n'y a eu ni colombe, ni flamme, ni lumière et aucune voix n'est sortie d'outre-tombe pour m’apprendre que Dieu, s'il existe, souhaite s'intéresser aux humains. Alors en ce qui me concerne personnellement ...
Johan s’arrêta pour chercher ses mots.
— Tu n'as pas terminé ta phrase.
— D'abord, c'est quel Dieu, parmi tous ceux que les hommes prétendent prier ? Celui des musulmans, des bouddhistes qui entre parenthèse n'en ont pas, des juifs ou des chrétiens ?
— Celui de la Bible, évidemment !
— Oui, bien sûr ! s'exclama le garçon sur un ton ironique. Mais laquelle ?
— Que veux-tu dire par « laquelle » ?
— Celle des catholiques ? Celle des protestants ? Celle des Mormons ou des Témoins de Jehova ? Car si je ne m’abuse, ce ne sont que des traductions approximatives dans lesquelles chaque secte fait le tri dans ce qu’elle veut bien publier.
— A part la traduction des Témoins de Jehova que je trouve contestable, toutes les traductions dont je dispose disent la même chose, notamment sur le plan de Dieu pour l’humanité, la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Mais si tu le souhaites, j’ai un recueil des textes originaux en grec et en araméen, si tu connais ces langues.
— Bah ! Je ne suis pas très doué pour les langues. J’ai souffert en cours de latin et d’allemand jusqu’en première. Si je parle gaélique à peu près correctement, mon anglais est teinté de lisping qui fait rire mes cousins.
— C’est effectivement vrai ! dit Michael en imitant l’accent zézayant de son cousin.
Tous éclatèrent de rire.
— Alors, pour le grec et l’araméen, il ne faut pas compter sur moi, reprit Johan. Et même en repartant des textes originaux, qui nous dit qu’il ne s’agit pas d’une fiction ou d’un roman ? On ne sait même pas qui les a écrits.
— Si tu as fait du latin, tu as du traduire De Bello Gallico, les Commentaire de la Guerre des Gaules.
— Oui ! En effet ! C’est un classique des cours de version latine.
— Sais-tu qui en est l’auteur ?
— Jules César, évidemment !
— Et tu ne remets pas en cause, ni ce qui y est relaté, ni que César en soit l’auteur.
— Bien sûr que non !
— Et le fait qu’il n’y a aucun autre auteur, ni chez les romains, à part peut-être Cicéron, ni chez les gaulois pour confirmer cette histoire ou pour en donner une version contradictoire ne te choque pas ?
— Je ne vois pas où vous voulez en venir.
— Il y a un grand nombre de textes qui parlent de Jésus, écrits par ses contemporains.
« J’ai pris l’exemple de De Bello Gallico, car à un siècle près, ces textes ont été écrit à la même époque. Personne ne remet en cause les Commentaires de César. Mais beaucoup cherchent à remettre en cause les Evangiles, voire l’existence même de Jésus, alors que la plupart des nations ont choisi la date de sa naissance comme origine des calendriers, concept qui est encore en usage vingt siècles après. »
« Mais c’est sûr que si ce qui y est écrit, est vrai, cela engage forcément chaque individu à entrer à fond dans le plan de Dieu. Et c’est là que le bât blesse. Car cela entraine nécessairement un revirement personnel que les hommes ne sont pas prêts à faire. C’est très confortable intellectuellement, au final, de prétendre que Dieu n’existe pas et que Jésus n’a jamais existé. »
— Ce que vous dites marche éventuellement pour le nouveau testament. Mais qu’en est-il pour l’ancien ?
— Jésus, dans les Evangiles, cite en permanence les textes de l’ancien testament. Saint-Paul, Saint-Pierre, Saint-Jacques et Saint-Jean font de même dans leurs lettres.
« Bien sûr ! Tu pourras me contester que ces textes sont en contradiction avec les sciences modernes. Mais malgré tout, l’intuition de leurs auteurs sera sans doute un jour confirmée par l’évolution de la connaissance. De la même façon que, sans remettre en cause le modèle mathématique de la mécanique classique, Einstein l’a rendu plus précise par sa théorie de la relativité. »
— Mais là encore, vous oubliez que chaque religion fait sa propre traduction pour prouver telle ou telle thèse, comme ça l’arrange, objecta Johan.
— Si ça peut t’aider, toutes les religions chrétiennes se sont accordées sur une traduction commune1. Je ne saurai trop t’encourager à la lire, dès sa parution, ajouta le prêtre.
— Pourtant chaque religion, même chrétienne, revendique pour elle la vérité. Cela a même déclenché des guerres et des massacres.
« En France, en tant que chrétien catholique, je ressentais de la culpabilité, à cause du massacre de la Saint-Barthélemy2. Cet évènement reste encore, après quatre siècles, comme une carie dans les relations entre catholiques et protestants. Mais en cherchant les passages secrets du manoir de Galdwinie avec mes cousins écossais, j’ai appris que, à la même époque, des catholiques avaient également été persécutés par l’église réformée d’Angleterre, jusque dans ma propre famille. Et pire, que ces persécutions sont encore à l’ordre du jour en Irlande, à la fin du XXème siècle. »
« Les catholiques irlandais sont actuellement considérés, par les anglais, comme des terroristes sécessionnistes, comme l’étaient les chefs protestants en France. Probablement y-a-t-il des torts de part et d’autre. Mais tous ces bons chrétiens, au nom de leur religion respective, s’empressent de violer le cinquième commandement3 donné à par Dieu lui-même, à Moïse. »
« Je ne cherche même pas à savoir qui a raison. Les uns vont invoquer Dieu comme victime de la persécution. Les autres vont faire de même pour supprimer tous ceux qu’ils considèrent comme impies. »
« J’ai déjà eu ce type de discussion au lycée avec un ami protestant qui fréquente le temple réformé qui se trouve en face de chez nous au Raincy. »
« Nous nous sommes rapprochés parce qu’au lycée à Paris, nous étions parmi les rares banlieusards et que nous habitions la même ville, et d’autre part, parce que nous n’étions pas nombreux à croire en Dieu et à oser en parler. Mais pour lui, je ne suis qu’un « papiste » égaré de la vraie foi telle qu’il croit la lire dans sa Bible. Je précise « Sa Bible », car, à titre indicatif, il manque plusieurs passages par rapport à la Bible des catholiques. Sans doute parce que les textes qu’ils contenaient n’étaient pas en accord avec les thèses de l’église réformée. »
« J’ai compris, en l’écoutant, que l’église réformée n’était en fait qu’une dissidence de l’église catholique, par rapport à des désaccord sur la manière de prier Dieu. Et que la nôtre, n’était peut-être aussi qu’une dissidence de l’église primitive, au moment de la séparation des empires romains d’orient et d’occident. »
« Et, même parmi les protestants, ce qui est étonnant quant à leur démarche affichée pour leur quête de leur soit disant vérité, il y a des divisions. Ils ne sont pas d’accord entre eux. De dissidence en dissidence, ils en sont à plus de 300 dénominations, dont la plupart considèrent, comme l’église catholique romaine d’ailleurs, que seul, leur baptême respectif est le bon. »
« Vous dites que je ne suis chrétien que le dimanche matin. C’est probablement vrai. Et même pour le dimanche matin, je n’en suis moi-même pas sûr. Mais ce dont je suis sûr, c’est que je ne croirai vraiment que le jour où je verrai des chrétiens de toutes les dénominations, qu’ils soient catholiques, protestants ou orthodoxes, prier et agir ensemble pour le bien. »
« Vous allez m’objecter, que je pose cette exigence improbable pour me défiler. Cela aussi est probablement vrai. Mais parmi toutes ces églises, laquelle est la bonne ? Pour m’engager, j’ai besoin d’en être sûr. »
Dans le feu de la discussion, Johan s’était énervé. La colère était montée en lui. Lisbeth, habituée aux humeurs de son grand-frère, lui avait posée une main apaisante sur le bras, tandis que Sharon, sa jolie cousine, lui avait pris doucement la main.
Johan prit tout à coup conscience qu’il avait monopolisé la conversation en se permettant de contredire l’invité de ses grands-parents. Il craignit d’avoir indisposé ses interlocuteurs en ayant outrepassé ce qu’il convenait de faire.
— Je vous prie de m’excuser, dit-il en s’adressant à Grand-Père et Granny, ainsi qu’au Père Kenneth.
— Tu es tout excusé, dit Grand-Père. Le propos était passionnant. Peut-être serait-il intéressant de connaitre aussi votre opinion ? Ajouta-t-il à l’adresse de ses autres petits-enfants.
— Personnellement, je crois que si j’avais vécu au temps de Jésus, j’aurais été heureuse de vivre ce que les apôtres ont vécu, dit Sharon. Avoir un idéal de bonté, d’amour, de bienveillance, c’est ce que tout le monde cherche, je pense.
— Oui, je le pense aussi. A l’heure actuelle, cela me parait bien difficile à vivre pourtant. J’ai l’impression que tout est gouverné par l’argent, dit Lisbeth. On dépense des sommes folles pour équiper l’armée, et on est obligé de solliciter la générosité des gens pour trouver des fonds pour la recherche contre le cancer. On oublie tous les gens qui souffrent. Vous imaginez, Jésus au XXème siècle, parcourant le monde en guérissant les malades.
— Et toi, Michael ?
— J’ai fait une prière, c’est que si Dieu existe, qu’il fasse en sorte que je puisse vivre quelque chose comme ça.
— C’est-à-dire ?
— Ce doit être formidable de vivre dans l’intimité d’un Roi, Fils de Dieu, capable de gouverner avec justice et bienveillance, capable de guérir tous les malades.
— Soit sûr, mon garçon, que ta prière sera exaucée, conclut le Père Kenneth.
Il ne s’était pas offusqué des propos quelque peu véhéments de Johan. Son discernement de prêtre lui faisait entrevoir que les quatre jeunes avec lesquels il venait de passer la soirée avaient déjà entamée leur quête de spiritualité. Il avait confiance dans le Saint-Esprit pour les guider chacun dans sa voie. Et, au cours de son sacerdoce, il en avait vu bien d’autres.
Tous se levèrent de table pour aller au salon. Pendant que Lisbeth et Michael desservaient la table et allaient à la cuisine soulager Sarah à la vaisselle, Johan, aidé de Sharon, terminait le dernier hamac qu’il se destinait, avec les restes des cordelettes de couleurs qu’il avait conservées après avoir fabriqué ceux de ses cousins et de sa petite sœur.
Lorsque les tâches ménagères furent achevées, Sarah ramena ses jeunes aides au salon pour Complies. Le prêtre dirigea la prière du soir et la termina par le cantique de Syméon :
Maintenant, ô Maître souverain,
Tu peux laisser Ton serviteur
s’en aller en paix, selon Ta parole.
Car mes yeux ont vu le salut
que Tu préparais à la face des peuples :
lumière qui se révèle aux nations
et donne gloire à ton peuple Israël.
Luc 2:29-32
1 La TOB, Traduction Œcuménique de la Bible paraitra en français en 1976, soit l’année suivante, par rapport à ce récit.
2 Dans la nuit du 23 au 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélemy, le roi de France Charles IX, sous l’influence de sa mère Catherine de Médicis, ordonne l’exécution des chefs militaires protestants réunis à Paris pour les noces de Marguerite de Valois, la sœur du roi, avec Henri de Navarre, chef du parti protestant, futur roi Henri IV. La fureur populaire, attisée par les chefs catholiques transforme l’ordre royal en un véritable massacre où plus de 10000 protestants ont trouvé la mort.
3 « Tu ne tueras point » - Exode 20:13

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire